Thomas Cock

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Le singe du cosmos

In Uncategorized on 05/06/2011 at 5:39

Tout ça m’amène à penser à un tableau. Un jour ma mère a prêté de l’argent à un de ses amis pour qu’il ouvre une boîte de nuit. Comment dire : non ? Une boîte de nuit ! L’ultime pied d’égalité ! Si on a assez bu… bien sûr ! Elle accepte.

En garantie, ce mec, ancien riche qui avait, un jour misé tout son argent en politique, pauvre idiot, a tout perdu, donne à ma mère, le plus beau tableau de son époque psychédélique, deux mètres et des sur un et plus, la peinture de son existence, son ascension dans le monde des âmes au prix de je ne sais combien de drogues pour avoir aussi mauvais goût, ou plutôt passer au-delà du mauvais goût et aimer ce qu’il représente.

Il faut dire qu’au goût commun, il est un canard noir, ou plutôt un immense orang-outan te regardant avec de grands yeux bleus, sur fond de cosmos… J’ai soif des larmes qu’il pourrait pleurer tant il a l’air triste. Au dessus de lui vole, une main de robot à l’abandon…

Inutile de parler de peinture ou d’un quelconque art pour savoir qu’on est de nouveau jouet, que l’artiste est jouet de ses pinceaux pour dessiner la vérité des yeux de ce macaque. Jouet de l’avenir qui se penche sur lui, dans un songe, fils de la nuit et du sommeil.

Personne, hormis ma mère, n’est venu à l’ouverture de la discothèque. Cette vision, pour avoir longtemps travaillé dans les boîtes de nuit m’a hanté longtemps. Le dj, les barmaids, le vide devenu géant, ma mère, lui, tous ses amis qui n’en étaient pas, qui n’étaient pas là, le ridicule et sa digestion… et merde qu’est-ce que c’est qu’encore cette idée de ridicule, même ça, même le ridicule avait vu le sol s’effacer sous ses pieds.

Et cette musique qui s’écoute…Cette musique qui semble mieux expliquer le film que le film lui-même. Il s’est suicidé quand ma mère est rentrée chez elle. Je n’y avais pas pensé depuis des années. Peut-être plus de dix années tel quel, mais d’une manière ambiante, c’était là, ça a toujours été là. Accroché au mur ! Vestige d’une vie… Symbole étrange.

Ce singe m’a toujours regardé et je l’ai toujours regardé. On s’est beaucoup regardé l’un l’autre. On s’est beaucoup interrogé. Jamais, je n’ai pensé qu’il n’était qu’une peinture. Jamais, je n’ai même considéré qu’il n’existait pas. Il était très impressionnant parce qu’immense mais personne ne l’aimait. Ma mère et moi, nous nous étions habitués à lui.

Il passait de plus en plus de monde qui ne l’aimait pas et j’ai commencé à penser que l’inconscient de tous ces gens pondérait leurs petits conscients. Parce que leur inconscient savait. J’ai toujours détesté les gens qui me ressemblaient. Au premier abord. Comment deux moins s’annulent ? Je ne voyais même pas au premier abord que ces gens me ressemblaient…

Et ce singe, avec sa question dans les yeux… avec sa réponse dans les yeux… avec cette vérité animale… avec cette aventure qu’il regarde aussi impuissant que puissant. Comme une terre qui savait le nombre de tours qu’elle ferait sur elle-même et apprécie le spectacle… Un peu triste quand-même. Ce tableau est devenu ma vie avant que je m’en rende compte. Je ne sais pas si j’y ai pensé avant de l’écrire ou si ça m’est apparu en l’écrivant mais il est déjà trop tard que pour le savoir.

Une nuit pour toutes les autres

In Uncategorized on 22/10/2010 at 8:54

Une nuit ! Une nuit pour toutes les autres ! Mais pas tout de suite ! D’abord la fin d’après-midi. Le chien n’est pas encore loup. Il est seize heures. Un gamin joue dans le ciel à renverser des nuages comme si c’étaient des seaux. Il pleut des averses ci et là. Je lave un verre puis un autre. Je regarde le rideau de pluie dessiner une aquarelle abstraite sur les fenêtres, le long des tables hautes, à gauche, sur la porte-vitrée de l’entrée, en face de moi, sur d’autres fenêtres derrière d’autres tables hautes. Puis c’est le tour des vitres derrière des tables rondes avec des chaises noires et rouges. Je regarde une fille, une blonde d’une classe et d’un chien ! Je ne pense pas. Je la regarde. Elle porte un tailleur beige avec un petit gilet qui lui cingle la taille. Elle avait une longue veste noire et un Borcalino de la même couleur, tout à l’heure, quand je l’ai croisé au marché. J’achetais de la menthe et des citrons verts pour faire des Mojitos. Je lave un verre à Duvel, automate, en la regardant. Elle est seule. Elle boit un café et regarde dans le vide. Il n’y a bizarrement personne, enfin, qu’elle et moi. Elle m’inspire le jazz intimiste de Melody Gardot. Je mets l’album et la regarde regarder la pluie tomber. Quand je l’ai vu passer la porte, j’ai pensé superstitieux : « Une fille qu’on croise deux fois dans la même journée… ». Puis elle a commandé son café que je lui ai servi sans autres formes que celles d’usage. J’ai lavé des verres en songeant. Une baise ? A : dans les toilettes. Vachement classique ! B : Le bureau à l’étage. Il y a une caméra ! C : L’entrepôt à boissons. Dirty and Sexy ! C’est beau de rêver ! Il n’est pas trop tard pourtant… Petites couilles ! Une fois, sans un verre d’alcool, ce serait beau d’enchaîner quelque chose… Et pas juste des compliments sincèrement intéressés. Ou alors bois ce que tu veux ! Merde ! Une nuit ! Plus qu’une nuit !

Ma responsable revient du bureau d’en bas. Et je pars nettoyer la cuisine. Je reviens dix minutes plus tard. La blonde n’est plus là. Il n’y a plus personne. Je suis naze ! Cassé par les trois dernières nuits à bosser. Quatre nuits, la semaine dernière ; quatre nuits la semaine d’avant et pareil encore celle d’avant. Je suis naze. Je suis décalé. La journée quand je ne viens pas commencer mon service, je prends un verre avec des potes ou alors je regarde des films à la con, hypnotisé, cassé. Je suis trop fatigué que pour lire. Ca fait trois mois que ça dure. Dés que j’ai un peu de temps,  je sors. Je suis naze. Ca a commencé par un remplacement puis…

Si on remonte encore un mois plus tôt, j’étais serveur presque cinq mois dans un club de Jazz. Une grande salle rectangulaire avec l’orchestre tout au fond. Du plancher et une atmosphère travaillée à la fumée de roulée sur trente ans. Presque cent buveurs de jazz les soirs en week-end. Un couple d’italiens tient la baraque, tous les deux insupportables, gentils mais insupportables. Cazzo de dio par ci, putana di cogno par là, mierda que tu sais rien faire, c’est pas possible, qui m’a foutu ce con de mamamia ! Tours les jours les mêmes jérémiades de rital pour une cuiller à la place d’un couteau… Allez-vous faire foutre !

Je reviens à moi parce que le chef de cabine nuit arrive pour remplacer celle du jour. Moi je vais enchaîner un peu moins de deux services. Je viens de nettoyer une trentaine de long drinks. Quatre types entrent. Deux cafés, un thé et un café glacé… J’ai mis un gilet de serveur, pas que je doive mais j’aime bien me prêter au jeu et puis avec un jeans déchiré, c’est rock.  Je les sers. Cinq autres types arrivent et commandent des bières. Puis deux filles, deux mojitos. Coup de feu ! Un couple, une bière, un verre de rosé. Trois filles, une bouteille de rosé. Qui dit bouteille, dit saucisson, politique maison. Une assiette de fromage pour le couple et du pain. Le chef de cabine de ce soir est un petit portugais. Il caresse une de ses boucles d’oreille et me dit que je vais souffrir ce soir pour ma dernière nuit. Un pote se ramène et je lui offre une bière en douce. Il est rejoint par un autre pote. Il me donne un peu de monnaie que je mets dans les tips et je lui mets une bière. Je leur dit de venir se mettre au bar à côté des lavabos. Comme ça je peux faire la vaisselle en même temps que la causette. J’ai écrit un mot sur mon wall facebook avant de venir comme quoi c’était ma dernière soirée au bar avant mon départ… Histoire de faire une bière deux coups.

Il y a un petit coup de Rush parce que le soleil se pointe et que la terrasse le prend bien. Je descends les vidanges à la cave, les trie et m’ouvre l’index. Je remonte et cherche après un sparadrap. Eto, un grand baraqué de collègue, qu’est juste venu prendre un verre ce soir me dit que c’est le métier qui rentre. Je pense que c’est très sympa de sa part mais je préférais qu’il ne rentre pas trop. Je ne veux pas être barman toute ma vie. On me fait une remarque comme quoi en Belgique une bière faut que ça mousse !  Et pas un col anglais à la con ! ».

Il est vingt et une heure quand j’arrête une plonge de cinquante minutes. Juste avant d’attraper des palmes. Les gens sont chauds. Toujours les mêmes ! Cette semaine, j’ai vu la moitié de ces types, tous les soirs où j’ai bossé au bar ! Toujours les mêmes à douiller pour les autres ! Les autres, eux, comme beaucoup de clients sont étonnés qu’on leur demande une addition. La  bonne femme commande huit verres, je lui demande plus ou moins 45 euros. Et ah oui ! Elle cherche dans son sac, se retourne, demande à son pote s’il a de la monnaie… Suivant ! Suivante ! Canon, la brune ! Coupe garçon, les yeux verts, un visage bronzé détendu, complètement ouvert.

–          Est-ce que je peux te commander ?

–          Commande-moi !

–          Un perrier, s’il-te-plaît !

–          Avec plaisir !

Elle m’effleure la main au moment de me payer et encore une fois quand je lui donne son perrier. Monde cruellement beau ! Un perrier, en plus ! c’est pas ce qu’on sert le plus… Ah, il y a mon voisin qu’est là… Ce vieux carcassonnais fou. Enfin, vieux, il a deux ans de plus que moi. Les vices sont magnifiquement épanouis chez lui, en mode épicurien. Ca a son charme mais ça va avec un stroboscope d’émotions. Qu’il laisse diriger sa vie… Il a mis ses  scandales, signe qu’il est dans un bon jour et est habillé de lin bleu, look yogi. Ce soir, après la soirée, je dors chez lui, vu que j’ai dû rendre les clés de l’appart d’en dessous, de mon appart, avant mon départ. Je lui sers un T-Punch. Le T-Punch, c’est notre boisson. Quand on vient l’après-midi, on est gentil, on commence à la bière. Selon les collègues qui bossent, j’ai tout à moitié prix ou gratuit. Alors de temps en temps, disons assez souvent, on vient fin d’après-m, on mange là et puis c’est parti. T-Punch ! Avec du rhum trois rivières, bien sûr ! Le mojito prend trop de temps à faire et pète pas autant la gueule. Surtout qu’avec le temps qu’il prend à faire, t’augmentes tes chances que ton pote-collègue veuille te le faire payer… Deux copines se ramènent… Un verre de blanc, un rosé. C’est cool qu’il y ait un peu de monde qui vienne. J’ai décidé de ne pas faire de soirée de départ parce que ça me déprimait. Et puis ça me donne l’impression de voir les gens pour qui je compte… J’ai passé pas mal de soirées en tête-à-tête avec un pote, deux très bons amis, trois autres, une ex, une copine d’enfance, la famille… Je devrais évidemment me rendre compte plus tard que beaucoup de gens auront été oubliés… Mes deux premiers potes à être arrivés, n’ont pas encore bougé de leur tabouret. Je dirais, qu’ils sont respectivement à leur six ou septième bière. Je prépare trois shots. B52 . Deux pour eux, un pour moi ! Je les fais cramer et cul sec à la paille. Un vieux def qui vient tous les soirs s’amuse avec ses pièces, de l’autre côté du bar, à viser le verre à pourboires… Essaie avec des billets !   Généralement quand il fait ça, c’est qu’il va bientôt faire son numéro de tigre sur le bar… Dans une demi-heure il y a l’happy hour. L’happy hour du Bar du marché, connue pour sévir toute la semaine, sur tous les alcools, Mojito et Caïpirinha. Le rêve des alcoolos et des proprios, le cauchemar des serveurs. Je prépare à l’avance de la glace pilée en masse. Une fille, elle, s’occupe de préparer quelques culs à mojitos. Parce que là ça va voler ! J’ai toujours rien mangé et alors que l’espace d’un instant je me demande ce que je vais faire, je me sens brumeux. Un instant de flottaison. Miguel m’engueule et prépare des shots pour l’équipe, histoire de ravitailler les troupes. Je suis certain que le shooter a été inventé par, ça c’est certain, mais pour aussi les barmans. Rapide à faire et à boire. Il agit comme un coup de sang ! Ou un coup de poing dans le foie, c’est selon… C’est ma dernière soirée, je m’en fous ! Après c’est fini ! J’ai bien aimé bosser dans ce bar. J’ai eu du bon temps. Mais je m’endors dans ma vie. Il est temps de passer à autre chose. L’aventure… J’y ai pensé souvent mais je crois que ce qui est certain c’est que je ne sais pas ce que j’en pense. Sans doute est-ce là le propre de l’aventure… Je sors fumer une clope et cherche Hécate.