Thomas Cock

Le Sacre de la Culotte

Chapitre 1 – CONCEPTION

 

  • Tu te fous de moi ou quoi ? T’étais où ?

Un lange tuut, comme disent les brusselaires, tout de noir vêtu, se dressa comme une ombre à la vue d’une chandelle.

 

  • Ah de l’air co ! Quel bonheur ! Enfin ! s’exclama Joseph
  • 45 minutes de retard… On avait dit qu’on venait en avance.
  • Je suis désolé. J’ai dû prendre le bus.
  • C’est ça que t’es en nage ?
  • Ouais, j’ai dû apporter ma caisse chez le garagiste. Je ne te raconte pas la merde que c’était. Je ne la récupère que demain. Bref, ça n’a rien à voir ! Ou plutôt si ! J’ai vu la culotte d’une gonzesse dans le bus.

 

Igor se dit que quelque chose de nouveau émanait de Joseph. Il illuminait la pièce de son bonheur. Joseph regarda le cercle de chaises. Puis leva les yeux sur un petit groupe discutant devant une vitre faisant office de quatrième mur. A travers, les fenêtres légèrement tintées de bleu, le monde avait l’air réfrigéré et le « T » que formait la grue gagnait en design dans cette couleur.

  • Ne me dis pas que t’es en retard à cause d’une meuf, s’indigna Igor.
  • Pile en face de moi. Retentit Joseph. Son siège était un peu plus haut que le mien si bien que ses cuisses commençaient presque au bout de mon nez. À la même distance à laquelle tu me parles maintenant, à moins d’un mètre et demi. Une culotte blanche.

 

Igor se tut. « Culotte. Culotte. » Pensa-t-il mécaniquement. Son cou se dressa et ses joues se raffermirent comme si un vent froid soufflait dans sa nuque entre ses longs cheveux bruns. Joseph poursuivit sa description.

 

  • Une robe jaune et une petite valise de cabine ! Elle avait trop chaud. Tout le monde avait trop chaud. Un mec m’aurait touché, je l’aurais démonté dans ce bus dégueulasse.
  • Pourquoi t’as pas pris un Uber ?
  • Il n’y en avait plus. Et depuis que j’ai payé le tiers du prix, j’ai un blocage avec les taxis.
  • Tout le monde, je crois…
  • Bref, c’était électrique ! Et ça puait la transe. Je m’en foutais. Je regardais tranquillement la culotte blanche et rien n’aurait pu me perturber. Je pouvais voir ses cuisses plonger comme deux montagnes lisses dans un lac. Je naviguais sur sa culotte d’un bord à l’autre. D’un élastique à l’autre.
  • My god ! intervint Igor. Il prit une chaise et se décida enfin à s’asseoir. Il tourna le dossier devant lui et s’assit les jambes écartées. Il glissa un rideau de cheveux derrière son oreille droite.
  • Ouais ! Tu sais en plus comment la chaleur rend dingue.
  • Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter ton histoire.

 

Un véritable euphémisme pour Igor qui lorgnait sur le premier décolleté venu.

 

  • Si si. Et le mieux ! triompha Joseph, le doigt pointé vers le tout puissant. Je pouvais voir où son sexe commençait.
  • Oh non !
  • Si ! La fente.
  • Une belle chatte moderne ?

 

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire une chatte moderne? se demanda Joseph dans un spasme de frayeur d’être devenu obsolète en terme de pussy. Puis pensant à la peau glabre sous ses doigts, il dit seulement:

 

  • L’avenir du monde ! Les trois mots brillèrent dans l’œil de son interlocuteur comme une opaline dans le coffre d’une grand-mère.
  • Seigneur ! Je ne sais pas combien je donnerais pour être à ta place ! soupira Igor.
  • Attends ! Je souffrais le martyre. Plus je regardais, plus j’avais envie d’elle. J’en étais à penser à la sauter devant tout le monde. Le sang n’affluait plus du tout là-haut.
  • T’inquiète ! On est tous pareils ! compatit Igor.

 

Les cheveux d’Igor vibrionnaient devant son visage comme des ondes.

 

  • Mais j’étais certain d’une chose, c’est que je la suivrais n’importe où. J’étais là, le menton enfoncé dans ma paume de main.

 

Joseph mima le geste.

 

  • À regarder, sans bouger, sans ciller.

 

Il fixa la pause dans l’espace.

 

  • Obnubilé ! Je m’en foutais qu’elle me voit. Et tu sais quoi ?

 

Joseph n’attendit pas la réponse d’Igor.

 

  • J’avais envie qu’elle me surprenne. Puis j’ai cligné de l’œil.

 

Joseph retint sa respiration.

 

  • Elle t’a vu ?
  • J’ai levé les yeux vers elle, tous les muscles de mon visage contracté dans l’apparence de l’indifférence. Et même un peu de menace dans les pupilles pour inverser la culpabilité.
  • Et elle ? demanda Igor, le visage en avant, les oreilles tendues.
  • Des iris verts et jaunes qui rappelaient sa robe. On aurait dit l’intérieur d’un kiwi. Elle a soutenu mon regard. Et dedans, il y avait une expression, de l’arrogance, je crois.
  • Oh la salope ! ne put se retenir de lâcher Igor.

 

Joseph rigola intérieurement de cette remarque, snobant la vision grossière des femmes qu’avait Igor. Il n’y était pas du tout, le pauvre diable. Elle n’avait rien d’une salope.

 

  • Genre « Comment tu oses ? », interrogea Igor.

 

Igor n’attendit pas les détails.

 

  • Non ! Je vais crever ! Arrête !
  • Pas « Comment tu oses regarder ma culotte ? » Plutôt « Tu oses me regarder dans les yeux petit vicieux ? »

 

Igor se tut pour la première fois comme s’il était en présence d’un phénomène surnaturel.

 

  • Alors j’ai baissé les yeux. Sur sa culotte ! Elle n’a pas refermé ses cuisses. Elle ne les a pas plus écartées.

 

Igor écoutait comme si un flux énergétique lui était directement soufflé de la bouche de Joseph.

 

  • Elle s’est juste un peu engoncée dans son siège. De sorte que sa chatte me faisait parfaitement face. Ma première pensée fût si elle coince sa culotte entre ses lèvres, je fais une attaque, je sors ma bite ou je fais un truc insensé. Je te jure que je n’étais plus moi-même, dit Joseph, fixement dans les yeux d’Igor. À ce moment précis, je n’avais plus de femme et plus de bébé.

 

Igor écoutait transcendé par le récit. Sans réaliser une seconde qu’il tenait ses mains crispées sur ses genoux, prêtes à arracher son jeans.

  • Mais plus bizarre encore !

 

Igor eut un soupir comme s’il avait absorbé tant de lumière qu’il était à son comble, comme une baudruche au bord de l’éclatement.

 

  • Son con me regardait.

 

Igor se tenait courbé comme une tortue en équilibre sur la base de sa carapace. Assis, le cou en avant, les yeux plissés et le poing serré devant la bouche. Il concentrait toute son attention sur son locuteur. Si on l’observait maintenant, on aurait pu croire qu’il suivait un cours magistral en fission nucléaire.

 

  • Je l’ai vu si bien. Sa courbure, sa forme unique, légèrement volumineuse. Je regardais si intensément que, petit à petit, mes yeux  se sont perdus dans le blanc. Hypnotisés. Sans m’en rendre compte, je voyageais à travers cette culotte. Comme quand tu regardes ces spirales et que si tu les fixes suffisamment longtemps, elles s’inversent à un moment donné. Je la pénétrais ou c’était le blanc qui me pénétrait. On aurait dit une galaxie tournoyante. C’était métaphysique. C’était un voyage dans le temps.

Joseph s’arrêta pour s’essuyer le front comme si son corps revivait la scène.

 

  • Le pire ! reprit-il. C’était légitimé par ses deux yeux qui me regardaient. C’était une canaillerie sous une autorité bienveillante. Elle se dandinait imperceptiblement. Ça ressemblait à la fois à un caprice de femme riche, superficiel et léger mais avec l’authenticité du décor, la réalité suffocante du bus. Comme si un ange…

 

À ce moment, une jeune femme brune fît son apparition, Joseph s’interrompit.

 

  • Bonjour tout le monde ! lança la demoiselle dans son tailleur.
  • Et alors ? souffla Joseph, aussi impatient qu’étourdi.
  • C’était son arrêt.
  • Quoi ? Comment ça son arrêt ? s’énerva Igor. Qu’est-ce que t’as fait ?
  • J’ai senti que c’était ma chance. Mon destin.
  • Que si je n’y allais pas, je mourrais.
  • Et ta femme ?
  • Vous avez passé une bonne semaine ? Quelle chaleur. Entonna la jeune trentenaire retirant sa veste de marque.
  • Balance ! Raconte !
  • Je me suis levé. J’ai regardé les types autour de moi qui se tenaient accrochés aux lanières du plafond.

A ce moment-là, je ne croyais plus, je savais que j’étais l’élu.

  • Comme dans Matrix.
  • Je suis sorti la tête haute.
  • On n’a plus le temps ! Dis-moi juste, si tu l’as baisée ! Je n’en peux plus.

 

Igor se leva d’un bond de sa chaise. Comme s’il eut été projeté, appelé au ciel. Comme si toute la bénédiction dont il s’était repait, l’avait arraché au sol. Igor au cours du récit avait fusionné progressivement dans cette trinité de regards iris verts-cuisses-culotte. La question de la consommation  avait fait éclater toute la tension accumulée.

Igor se tenait au milieu des autres. Un simple déclic en lui-même l’avait rendu sourd à présent à ce qui se passait autour de lui, à l’assemblée de personnes qui prenait place sur des chaises. Il leva sa main, ses doigts articulés en forme de flingue qu’il pointa vers Joseph.

Ce dernier hébété, dit seulement :

 

  • Je crois que je l’aime.

 

%d blogueurs aiment cette page :