Thomas Cock

Le Coeur et les Couilles

Chapitre 1 – Le fruit fendu

« L’autre n’existe pas. »

Ce concept, ma gonzesse me l’avait répété en boucle jusqu’à ce qu’elle cessa, elle-même, d’exister. Cette  phrase puait l’égocentrisme. J’avais pour habitude de m’énerver, me sentant blessé qu’elle puisse croire que j’étais un produit de son imagination. Je me figurais un Univers en vase clos, le palais des glaces d’un Dieu. Sans doute, avait-elle eu besoin de mourir pour me prouver que c’était tout le contraire.

Les femmes sont prêtes à tout pour avoir le dernier mot.
Son âme en transit m’incorpora un temps avant de laisser la place à une autre.

C’est en courant après la nouvelle, ce rêve sur patte, que j’ai pu comprendre tout l’amour qu’il y avait dans cette idée. Mais ce sont mes amis qui m’ont permis de la vivre.

C’est cependant mes amis qui m’apportèrent le sens de cette phrase/histoire.

Les amis nous composent. Il y a la part du mec qui réussit, celle du type qui pense que la vie est un jeu, une fête, celle qui cherche, celle qui trouve, celle qui attend confiant…

Mes deux meilleures parties et moi formions ensemble un imbroglio de désirs incompris que nous tentions d’assouvir dans des paradis artificiels. Nous déconnions à plein tube et alors que la vie cherchait à nous guider, nous marchions dans le sens opposé, persuadés d’être des insoumis.

Pour Vladimir, la première étape pour être un rebelle consistait à écouter une musique impossible à expliquer à la génération d’avant. Les années 2000, c’était le rap. Même les rocks les plus durs faisaient romantiques ou vieux. Il touchait presque au but avec un minidisque sur lequel il avait compressé Ugly Duckling, Slick Rick, Pharcyde, A Tribe Called Quest et De la Soul.

Pour Graziano, c’était les splifs.
Du coup, avec Vlad et Grazi, à cette période, on fumait des joints en écoutant du Hip-Hop.

Pour moi, ce n’était pas suffisant.

Je voulais plus. Je voulais une histoire. De préférence, une que j’écrirais.

Comme une bonne histoire ne commence jamais sans une mauvaise idée, nous avons décidé de dealer.

Il y a trois choses à savoir sur Vladimir, la première : c’est un dragueur. La deuxième découle de la première, c’est le roi des mauvais coups. Tu le laisses seul deux minutes avec la gonzesse que tu dragues, tu reviens et elle te demande si c’est vrai que t’as de l’herpès.
La troisième, c’est qu’il est drôle. Un des types les plus marrants que j’ai rencontrés. Ce qui le rend irrésistible auprès des femmes. Une chance qu’il arbore fièrement comme un trèfle à quatre feuilles à sa boutonnière.

Graziano est italien et pas qu’un peu. Plus jeune, il croyait que le pape était son grand-père tellement il y avait de photos de lui chez sa grand-mère. Fan de foot, de voitures, de bagarres et d’embrouilles, c’est un véritable aimant à problèmes. Grazi se prenait pour un cascadeur. Il crachait voiture sur voiture. Je n’ai jamais compris comment il faisait pour convaincre sa mère de lui racheter une nouvelle bagnole après un sinistre total.
Cette fois-là fût la dernière voiture qu’il cracha.

Nous roulions à du 180km/h en direction de la Hollande, avec à bord de la Golf3 bleue, 5000 euros destinés à acheter 2 kg d’herbe. Nous étions trois margoulins affamés d’amour propre.

  • Elle ne va pas plus loin. 180, c’est le Max. Soupira Grazi.

Vlad, assis à l’avant feuilletait une grande farde de CDs recouverts de graffitis. Il en sortit un dont le nom était inscrit au poska « Mf Doom » et l’inséra. Les basses résonnaient tellement fort que je n’entendais rien de la discussion. Seulement des noms de villes. « Rosendael ». « Maastricht ». Ils se disputaient encore pour savoir où le deal se ferait.

  • Rosen, mec. C’est moi qui conduis. On a rencontré le gars. Il nous propose le meilleur prix et c’est le plus proche. Ça fait trois bonnes raisons.
  • Ouais, mais pas la meilleure beuh. Et si on veut fidéliser le client, il faut de la bonne.
  • C’est pas nous qui la fumons. On verra plus tard pour la fidelisationne. La première fois, tu vends toujours de la merde. Justement pour pouvoir vendre de la meilleure la fois d’après. Tu n’y connais rien.
  • J’ai vu des films. Et toi, qu’est-ce que t’y connais ?
  • T’as mangé trois paquets de Doritos devant Scarface et tu crois que ça y est. Moi, je suis italien. Tu me passes un ballon, je te fais une retournée. Tu me passes un sachet d’un gramme, je t’en fais cinq sachets d’un gramme. C’est comme ça.

Graziano venait des Cinque Terre en Ligurie, une région du Nord-Ouest plutôt calme. Une région protégée par l’Unesco, tout à fait calme en fait. Il y avait appris des trucs comme dire à une fille « Creci bene che rivengo, miniota » qui voulait dire : « Grandis bien, je reviens, mignonne. » Et que nous balancions à tour de bras, lors d’un râteau, un largage, un vent, un au revoir. Il n’y avait peut-être aucun truand dans ce coin paradisiaque mais l’accent qu’il prenait parfois suffisait à lui donner une longueur d’avance dans le business.

C’est en tout cas, ce que conclut le grand Hollandais en bombers dans le coffee shop qui l’autorisa à passer derrière. Vlad et moi fûmes priés de patienter dans la première pièce avec deux crânes rasés peu prolixes.

L’intérieur de la pièce ressemblait à celui d’un Burger King mais dédié au shit. Un couple faisait la file. Ils commandèrent sur des tableaux électroniques des échantillons de leurs saveurs préférées White Widow, Orange bud et Snow Haze. Ils prirent également un menu avec un paquet de feuilles, de l’huile de Cannabis et des graines. Ils se dirigèrent ensuite avec leurs plateaux respectifs vers une petite table blanche à banquettes. Des bangs et pipes à eau remplaçaient les habituels porte-serviettes, sel et poivre. Ils effritèrent savamment leurs gousses en ayant soin de ne pas perdre le THC et parlèrent d’herbe médicinale, de floraison et de bourgeons. C’était le printemps des amoureux de la weed.

Quand nous fûmes autorisés à pénétrer l’antichambre de la drogue, Graziano scellait le deal avec le grand hollandais au crâne et à la barbe de trois jours. Sa tronche toute grise paraissait recouverte de cendres. Il se tenait à côté d’un container en bois de forme octogonale d’où filtrait une lumière blanche entre les lattes. Ces boîte-tests de plus ou moins un mètre cube coiffées de petits extracteurs remplissaient l’arrière salle comme une grappe de gros champignons lumineux. Le Néerlandais fit glisser une latte à la verticale. Une lumière de lampe à sodium jaillit. Des ventilateurs bourdonnèrent. Des plans de cannabis apparurent le long de leurs tuteurs. Grazi hocha la tête.

Le gars s’éclipsa puis réapparut une minute plus tard dans sa tenue de doux commerçant : combat shoes, jeans serré, t-shirt noir. Il déposa trois paquets sur la table et nous pûmes lire sur ses doigts tatoués à l’encre noire : Skin Head.

Un paquet pesé. 1 kilo tout rond : 2 000 euros. 2kg : 4000 euros. 2 kg ½ : 5000 euros.

  • C’est encore moins cher que prévu. Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? protesta Vlad.
  • J’ai négocié une qualité inférieure. Comme ça, on en a plus. Répondit Graziano.
  • Ce n’est pas ce qu’était prévu.
  • Et si la balance est truquée ? ai-je susurré à Vlad en lorgnant sur l’engin électronique.
  • Alors, on l’a dans le cul. Répondit-il en sourcillant.
  • Een probleem met de sla ? broncha le cendar. Littéralement : un problème avec la salade ?

Après nous avoir débarrassés de nos 5000 euros, le bouffeur de maatjes nous évacua sans plus un mot. Cette grande sale gueule nous regarda redémarrer à travers la vitre de son snack. Vlad dit :

  • Shot gun. Ce qui signifiait qu’il prenait le siège passager et que j’étais de nouveau à l’arrière.

Sceller un pacte avec des truands, c’est surtout sceller des amitiés pour le pire. La nôtre était à son apothéose. 4 000 euros dans le coffre emballés dans de la cellophane dont on pouvait doubler la valeur et 500 grammes d’herbe dans les mains de Vlad, occupé à diviser. Je n’avais plus un centime et suivais minutieusement Vlad bourrer les petits sachets de plastique.

  • Moins fieu. Observa Grazi avant de partir dans un grand éclat de rire.

Nous rimes pendant au moins deux minutes, délirant des expressions flamandes du style : « Het was een plezier jij te ontmoeten. Een goede deal is zoals een meisje… Dank u well. »

Graziano sortit un collier de la boîte à gant. Le collier avait la forme d’un serpent enroulé trois fois sur lui-même.

Ensuite nous nous secouâmes sur la musique. Nous basculions d’arrière en avant sur du Slick Rick et De la Soul, agitant les mains comme si nous nettoyions une table invisible.

Arrivés à Bruxelles, tous les trois très portés sur la cause féminine, nous avions entrepris de rejoindre des filles dans une boîte de nuit alors que nous venions déjà d’embarquer à l’arrière, ma copine Emma et sa copine Marine. Nous étions donc cinq jeunes cons en état d’ébriété dans la dernière Golf de Grazi qui roulait à tombeau ouvert dans la capitale. 1 litre 8, V6, injection essence, jantes alliages, subwoofer à fond, le comble du mauvais goût. Graziano était déjà un dealer avant de s’en rendre compte.

Da da da daaa
It’s tha motha fuckin’D oh double G (Snoop Dogg)
Da da da da daaa
You Know I’m mobing with D.R.E.

Nous arrivions dans le bois de la Cambre sur le coup de deux heures du matin dans une nuit chaude qui faisait ressembler Bruxelles à un four. Grazi roulait comme un dingue et si ça amusait Vlad et que ça impressionnait les filles, ce n’était pas mon cas. Je n’avais jamais été à l’aise avec la vitesse. D’autant que j’avais déjà été à bord lors de ses deux derniers accidents.

Yeah yeah yeah
You know who’s backup in this mothafucker.
So blaze the weed out there.

Il prit un premier virage où je crus crever. La justesse de notre mort fit éclater de rire tout le monde dans la bagnole qui n’était déjà plus qu’un aquarium de bruit. Les pneus devaient certainement crisser d’un bruit aigu mais personne n’en avait cure. Nous roulions dans un de ces délires automobiles que seul Graziano arrivait à créer avec sa démence. La grande faucheuse vous regardait de si près qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de rire. Rire comme des enragés pour feindre de ne pas l’avoir vue ou de s’en moquer. Rire pour appeler au secours. Rire pour crier qu’on était inconscient et qu’on n’y pouvait rien.

Je mis ma ceinture.

La route devant nous annonçait une chicane assez dangereuse que tout le monde connaissait dans le bois, la bosse, que nous prenions d’habitude déjà trop vite mais là, nous faisions au moins trente kilomètres/heure de plus. Le premier virage passa mais nous inscrivit trop largement dans le deuxième pour tourner suffisamment. La voiture balança d’un côté, pencha sur ses deux roues gauches puis de l’autre côté, sur ses deux roues droites. Le joint que Vlad avait entrepris de rouler avec le détachement du mec increvable vola contre la vitre. Blaze the shit up nigga. Les rires devinrent des cris quand  la voiture passa du dérapage contrôlé au tête à queue. 120°, 150°, 180°, 200°. Le coffre de la voiture heurta les blocs de bétons censés délimiter la route. La voiture se souleva à la verticale. Je m’accrochai à Emma qui, tétanisée, fixait la route soudainement retournée. Marine cogna le plafond. La voiture se dressa comme un i avant de repartir en tonneau et de s’arrêter une vingtaine de mètres plus loin.

Hold up… heeeeey
For my niggas who be thinkin’ we soft
We don’t plaaay

 

We gonna rockin’ til the weels fall of
Hold up… heeey
For my niggas who be acting to bold
Take a … seat
Hope you ready for the next episode heeeeyy

Allongé sur son flanc, le bolide cognait encore des basses sourdes comme un cœur qu’on transplante. Je gisais complètement écrasé en dessous de deux corps inertes. Une toile de cheveux et de sang s’étalait sur mon visage. J’essayais de libérer mes mains quand Graziano chanta les dernières paroles en même temps que la musique :

  • Smoke weed everyday ! »

Vlad gueula :

  • Vous êtes là ?

J’ai répondu :

J’ai tendu l’oreille. Rien.

J’ai dégagé mon bras droit dans la panique. Je sentais un nez et une bouche au bout de mes doigts. « Emma ! » J’ai crié une deuxième fois. Une troisième. « Marine ? » Les deux corps pesaient sur moi en silence. Je me suis mis à me tortiller comme un ver. J’ai hurlé :

  • Grazi ? Vlad!

Une porte a claqué. Le poids s’est allégé. Les râles d’efforts se mélangeaient aux crépitements des baffles. Le poids diminua de moitié. Les jambes en l’air, la tête en bas, j’étais incapable d’aider, de pousser le deuxième corps à la surface. Ses cheveux s’élevèrent au-dessus de moi. Graziano tirait à présent Emma par un pied. J’attrapai l’appui-tête et me tractai en même temps que je remontais le corps avec l’aide de Graziano.

Vlad était accroupi au-dessus de Marine et lui faisait du bouche-à-bouche. Nous déposâmes Emma sur le sol. Je tendis l’oreille. Elle ne respirait plus. Je palpai ses seins à la recherche de son pouls. « Emma ! » Elle avait l’air d’une petite fille toute sage quand je la giflai pour la première fois. On aurait dit qu’elle souriait, qu’elle acceptait la sentence comme si le jeu en avait valu la chandelle. Deuxième tarte dans sa gueule. Je hurlais dans ses oreilles, lui secouais les épaules. J’entendis Vlad rigoler et dire

  • Vous avez demandé un prince charmant ?

Marine était revenue à elle. Elle nous rejoignit immédiatement. Elle pleurait et tenait la main de ma dorénavant ex. Elle poussait des petits :

  • Emma. Emma. Réveille-toi. J’ai levé une tête incrédule vers Graziano. Il m’a regardé, la face couverte de sang, avant de s’adresser à Vlad :
  • Il faut qu’on remette la voiture sur ses roues et qu’on la pousse jusque dans l’étang.
  • Quoi ?
  • Je n’ai pas mon permis. On me l’a retiré. Il faut couler la caisse.
  • T’es devenu fou mon vieux.

Vlad se dirigea vers la voiture et ralluma les phares. Il appela Marine.

  • Marine, ramasse les paxons.

Une centaine de petits sachets d’un gramme brillaient dans la lumière des phares et formaient autour d’Emma un linceul de marijuana. Vlad pesta :

  • De l’herbe dans de l’herbe, putain.
  • Laisse-tomber les paxons, commanda Grazi, on dira que je me suis fait voler ma caisse par un dealer.

Les deux génies du crime poussèrent à deux la voiture. Sans succès. Vladimir fit le tour de la caisse, ouvrit le coffre, chercha quelque chose, le sortit et revint vers moi avec Graziano. Ils déposèrent les deux kilos à côté d’Emma. J’étais médusé, les genoux toujours à terre, la tête d’Emma contre ma poitrine.

  • Il faut que tu nous aides.

Il s’est passé un miracle. Pas celui que j’espérais. Mais combien de chances y avait-il pour que ça se produise ? Un type avec des cheveux longs et gras se tenait à côté de nous. Il avait suivi toute la scène et menaçait d’appeler les flics. Grazi attrapa discrètement un morceau de verre triangulaire. Le grunch dit :

  • J’ai une dépanneuse.

Les poumons se gonflèrent d’espoir. Vlad demanda :

  • Pourquoi ?

Un bébé nageait sur un fond bleu à la poursuite d’un dollar. Le type portait l’album de Nirvana « Nevermind » en t-shirt. Il regarda les deux paquets de sla. Vlad opina du chef. Il s’abaissa, prit les paquets et les tendit au grunch. Je sanglotais, caressant le visage de ma gonzesse, la recoiffant comme une poupée et j’ai demandé :

  • Et Emma ?

Graz répondit :

  • Cressi bene che rivengo, miniota.

Des sirènes retentirent. Marine pleurait debout à côté de moi, son téléphone à la main.

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