Thomas Cock

Archive for the ‘Uncategorized’ Category

Le galop

In Uncategorized on 31/08/2018 at 1:56
  • Tu crois à l’astrologie ?
  • Pourquoi je n’y croirais pas ?
  • T’es de quel signe ?
  • Sagittaire.
  • Et toi ?

Elle sourit simplement.

Elles auraient pu passer à côté car il n’y avait aucune délimitation. Tout était vaste et libre. Mais elles choisirent de passer sous l’arche de pierres et de fleurs. Symboliquement, comme on franchit un état de conscience, comme on brave une frontière intérieure. Un rosier était planté à la base de chaque colonne. Du reste, il n’y avait rien si ce n’est l’herbe à perte de vue. Elles avancèrent dans un nuage s’élevant, révélant la plaine.

Le sol semblait s’arrondir par moment dans la courbe de l’horizon.
Un sein au duvet de gazon.

Mère-nature frissonnait.

Cela sentait la fauche fraîche et cette odeur domestique, cette présence humaine, dans ce qu’elle avait de meilleure, les soins qu’elle prodiguait à la terre, apportait une douceur à la liberté de l’endroit.

Les filles s’assirent dans l’humide trace de la nuit. Perçait, ici et là, le soleil. Sous l’œil de Sue, sous l’œil de Leil. Sous l’immense ciel qui jamais ne cil. Sous l’éternel, sur l’éphémère, assises en tailleur, conscientes de la Mandala qu’avaient été jusque-là, le cycle de leurs existences, face à elles-mêmes, à leurs karmas respectifs, Leil dit :

  • Tu vois cet abreuvoir ?
  • Oui
  • C’est à ce qu’il parait le seul et unique point de rencontre entre les hommes et les chevaux sauvages.

Sue se tut. Sue sourit.

  • Je ne sais pas si je suis encore capable d’y croire ?
  • A quoi ?
  • Au rêve.

 

Leil respira avec son ventre. Respira avec son thorax. Respira avec ses épaules.

  • Tu sais… Le sagittaire est le signe le plus attiré par ses rêves …
  • Oui.
  • Et donc le plus à même de les atteindre. S’il se débarrasse de ses illusions.

Sue cherchait dans le champ autour d’elle un quelconque filtre. Que dans un clignement d’yeux, elle aurait voulu faire sauter.

  • Et pourtant, il redoute le moyen d’y arriver. L’acceptation de soi. Dit Leil en posant l’index au centre de la poitrine de Sue.
  • Sa propre nature. Son tempérament fougueux.
  • Il condamne sa bestialité et tend son arc contre lui-même.

Leil pensa : En fait inconsciemment, son arc lui indique la bonne direction.

Sue pensa : La plaie. Il tourne constamment son arc contre lui-même pour s’éprouver. Vu qu’à ses yeux, la douleur est réelle. Il vérifie à travers ce qu’il connaît.

  • Il cherche à être une meilleure version de lui-même.
  • Il aime boire, fumer, baiser et parler de ses sentiments. Mais à chaque fois, qu’il le fait, il s’en veut. Sa fierté le juge. Il courra dans tous les sens et ruera dans les brancards pour éviter de se reconnaître.
  • Et pourtant comme tous les signes, il est complet.
  • Quand est-ce que le sagittaire s’accepte ?
  • Quand il s’aime ? Quand il reconnaît qu’il a quatre pattes.

Leil posa ses deux mains sur les cuisses de Sue. Et poursuivit son ascension.

  • Pour courir, pour servir son animalité.

Ses doigts essuyèrent la rosée sur les hanches de Sue. Et glissèrent sur quelques gouttes jusqu’à ses seins. « Un cœur de feu. » Elle soutint le galbe de son soutien-gorge et de sa paume sentit le battement. L’écho divin. « Pour montrer la démesure de l’amour. »

Sue releva le visage et caressa des pupilles le regard clair des yeux grands ouverts de Leil.

  • Une tête haute pour comprendre la passion et distinguer la fiction de la réalité.
  • Un arc pour viser.
  • Pour comprendre la nature de la flèche, son but mais aussi son impulsivité.

Leil se releva sur ses genoux et se pencha sur Sue. Lui enserra le dos, enfonça ses ongles.

  • Son origine, son impulsion, son rêve.
  • « Le rêve est toujours l’impulsion et en même temps, le but de la vie. Quand le sagittaire le comprend et accepte sa superbe nature hybride », Sue retira son short et écarta les cuisses, elle avait envie de s’ouvrir à la terre, « il devient son arc, il devient sa flèche, il devient l’étoile qu’il vise. Il devient son rêve.

Leil tira la culotte de Sue. La rose de Sue rencontra la rosée.

Sue murmura :

  • Il devient pour autrui ce que le rêve est à la vie, une source d’amour.

 

 

La main de Leil se jeta d’une mèche de cheveux à l’herbe comme un cœur plonge dans l’océan. Elle sinuait comme un serpent dans les brins verts entre leurs deux feux pour attiser le temps. Les dessins magiques que ses doigts inscrivaient dans la lumière, gravaient des géométries sacrées dans l’espace de leur désir.

  • J’ai peur. Se retint Sue, qui avait été plus habituée à aimer qu’à être aimée. J’ai mon  cœur qui est tout petit, qui n’y croit plus…
  • On a toujours peur des gens qui nous ressemblent. Un peu parce qu’on a peur de s’aimer soi. Répondit Leil en déboutonnant sa chemise aux motifs d’aquarelles.
  • Mais aussi parce qu’on a peur d’absorber leurs projections.

 

Leil se redressa. Dégrafa la broche dans sa nuque qui liait sa tignasse à sa robe. La robe de Leil s’effondra comme une falaise aux pieds de Sue, la distance s’étrécit et le corps nu de Leil s’ensoleilla.

Leil resta. Suave et élancée d’élégance de la tête aux cieux. Elle éclipsa le visage de Sue de ses deux lunes.

Leil s’abaissa ensuite, s’allongea sur son flanc et embrassa le pied gauche de Sue.

  • Personne ne te demande d’aimer.
  • Ni même d’y croire ?
  • Les croyances nous bloquent tellement.
  • Elles nous projettent en même temps qu’elles nous attirent.
  • Elles nous mènent toujours à leur résolution. A leur dissolution.

Leil dirigea le pied droit de Sue vers son bas ventre alors qu’elle remontait à sauts de bouche le long de son mollet.

  • En fait quand je disais, l’important, c’est de croire.
  • Croire en l’univers, en l’amour, en l’infini, en l’impossible. Oui !

Dans le creux de son genou.

  • Mais, par contre, quand tu disais que tu ne croyais plus en l’amour. Peut-être que tu ne crois plus en l’amour unique, à avoir un seul partenaire, à celui qui dure toujours, à la fidélité, à la fusion, à la passion, à la romance, l’attachement ….

Dans le creux du genou, très légèrement.

  • Parce qu’il s’est passé X ou Y dans ta vie.

A la naissance de la cuisse.

  • Peut-être parfois parce que tes valeurs avaient besoin de changer, peut-être parce que ce que tu incombais à l’autre, tu le portais en toi, sans le savoir.

Elle guida les orteils du pied droit jusqu’au confluent de ses jambes.

  • De ce que tu crois être l’amour…
  • Peut-être que tu ne sais pas ce que c’est. Alors, comment, pourrais-tu y croire ? Je ne dis pas que tu n’as pas connu une forme d’amour mais peut-être, juste pas celui que tu recherches ?

Sue soupira, soulignant de plus en plus fort de ses orteils le secret sourire de Leil.

Leil gouta le sucre sacré de Sue.

  • Il y a quelques temps, c’est ce que je ressentais aussi, je n’y croyais plus, et je mettais tout dans le même sac. Je sais que normalement, c’est le genre de choses qu’on dit après des mois de relation mais peut-être qu’on ne sortira jamais ensemble alors… Quand je t’ai vu à la plage, que tu m’as servi à boire puis à manger, une gratitude immense s’est emparée de moi. Pour la vie mais aussi pour toi.

Sue haletait.

  • A ce moment, j’ai fait un souhait intérieur. « Laisse-la être ».

Et Leil s’arrêta.

  • Et comme à chaque fois qu’on fait un souhait, la vie vous met à l’épreuve.

Sue se panait.

  • Comment je pourrais te laisser être, près de moi, avec moi ? Alors que j’ai du mal à te laisser être loin de moi, alors qu’on n’est même pas ensemble ? A ne pas t’écrire. A ne pas t’envoyer des musiques ?

Leil léchait.

  • Comment ?

Léchait et charmait.

  • Je crois que quand l’envie d’aimer se présente, elle rappelle à elle son opposé, son désir de ne plus aimer. La déchéance du précédent amour.

Sue se laissa tomber en arrière et en même temps dans le passé.

  • Il faut réussir à reconnaître en quoi on avait tort et ne pas chercher à prouver qu’on avait raison avec une nouvelle personne.

Sue plissait les yeux, en proie au souvenir.

  • Alors, bien sûr, j’ai envie de connecter avec toi. Mais je crois que le plus important, que le plus beau cadeau, que je puisse te faire, c’est de respecter ce souhait. Te laisser être.
  • En moi, un mot vibre : Libre. Répondit Sue.

Leil laissait l’âtre être et rit :

  • Je me souviens d’un autre souhait. « La passion, les fleurs, les cris, les pleurs, … j’ai vu. Maintenant, j’aimerais savoir ce que c’est que d’aimer. »

 

Elles s’offrirent et murirent dans la vérité qu’il n’y a pas de chemin pour le bonheur. Le bonheur, c’est le chemin. Sue succombait au fur et à mesure qu’elle sublimait les mots qui lui avaient toujours fait peur : « Le détachement de l’amour ».

 

Leil surveilla l’étincelle. Et dans le silence indivisible, souleva l’œil.

 

Les deux chevaux se regardaient.

C’était bien d’être des animaux. De ne pas devoir arrêter de réfléchir pour ressentir l’énergie qui animait tout l’univers. D’être juste là, dans l’herbe, de savoir qu’ils ne pouvaient se faire de mal.

Prêts à courir.

 

 

Lettre à la famille

In Uncategorized on 05/12/2017 at 5:20

 Salut Maman, Salut Marc, Margaux, Mamy, Françoise, Géraldine, Alexia, Dimitri, Raphaël, Albane, Emil et Basil,

Non, je ne suis pas mort.

Désolé que vous vous soyez inquiétés, mais je n’étais pas dans ce hangar qui a brûlé à Oakland. J’ai eu Françoise au téléphone qui m’a dit que vous avez appelé l’ambassade de Belgique et que Gé voulait faire une annonce sur Facebook. Cet incendie est une tragédie mais pour ma part, je vais bien. Je suis presque gêné de le dire dans ces circonstances, je n’ai même jamais été autant en vie.

Vous disposez tous de fragments différents alors le mieux, je pense, c’est de reprendre au début.

Tout a commencé par un choix.

Le costume bleu ou le costume à carreaux ?

J’ai toujours éprouvé de la difficulté à me décider. Je crois que c’est la notion de responsabilité qui m’effraie et puis j’ai tendance à penser qu’un choix en entraîne toujours un autre et qu’en définitive, tous les choix n’en forment qu’un seul, la personne qu’on choisit d’être. J’ai mis les boutons de manchettes dépareillés de papy, un bouton de nacre et une marguerite argentée. Après avoir répété mon entrée devant le miroir dans le costume bleu puis dans le costume à carreaux, j’ai admis que les deux me seyaient et pour la première fois, je me suis dit qu’il n’y avait peut-être pas d’erreur possible. Je me suis alors reconnu dans la glace. J’ai eu confiance en mon élégance naturelle et j’ai tranché pour le british.

Lorsque je me suis dirigé vers le tram pour me rendre à la soirée de mariage, je me suis souvenu de toutes les fois où j’ai enfilé cette cravate, les entretiens foireux, où j’ai passé ma chemise blanche sans la repasser. J’ai contemplé les coudes qui s’étaient durcis sur les coins des bars, les bords des manches qui s’étaient effilochés à force de frottements le long des zincs et avaient pris la cendre dans les cendriers. J’ai aimé cette veste abîmée, cette éponge à musique, insatiable noctambule. Je me suis souvenu des fois où je suis monté sur scène et mes jambes se sont rappelées des pas de danse. Ce soir-là, j’ai choisi de croire de nouveau en cet habit. De croire que c’était le costume de scène d’un danseur.  Et ce depuis le fil qui coule dans ses coutures, depuis l’aiguille.

 

Je suis arrivé en dansant au Yacht Club. Le dîner n’était pas encore terminé alors j’ai bu pour patienter. La soirée s’est écoulée dans des scénarios milles fois répétés. J’ai continué à boire et à danser. Elle est passée deux fois devant moi. Je me suis installé à une table haute pour l’observer et répéter ce que je lui dirais. Il existe une règle qui dit qu’il ne faut pas attendre plus de trois secondes avant d’accoster une fille sinon on n’y va jamais. Je l’ai détaillée sous tous les angles durant un quart d’heure. Des lèvres roses très claires. Un sourire franc. Des yeux bleus joyeux. Une frange brune. Des petites oreilles. Un petit nez. Des points de beauté.
Une robe verte. Plus simple, tu meurs. D’une simplicité assassine.

Je me suis avancé vers elle comme je l’avais répété devant la glace et arrivé à sa hauteur, j’ai dit :

  • Il faut toujours se méfier des femmes qui portent des robes vertes.

C’est elle qui m’a regardé avec méfiance. J’ai reconnu que c’était nul et elle a répliqué avec un petit accent Anglais. Alors je me suis mis à parler, par je ne sais quel miracle, la langue des Monty Pythons. Parlé. Parlé. Parlé. Je l’ai littéralement soulé de sciences occultes et de champagne. Quand j’ai finalement épuisé mon trac verbalement, nous avons dansé. Nous avons gesticulé toute la nuit. Les regards se sont attardés et les tissus se sont frôlés. Jusqu’à ce que la tête tournant légèrement à force de farandole, sur le ponton au-dessus du canal puant, je me mette à croire à sa robe, à la machine à coudre, à la bobine, au dé et à la main derrière tout ça.
J’ai cru en son visage, en son regard et finalement en sa bouche.

Elle m’a dit en Anglais :

  • Demain, Je m’en vais à Bordeaux pour un autre mariage et après-demain, je retourne vivre à San Francisco.

Au bout de multiples soupçons de baisers, nous nous sommes abandonnés sous un ciel qui s’est éclairé d’une constellation lorsqu’elle m’a susurré son nom. Oriane.

Dans la voiture, sur le retour avec les potes et la cousine du marié, nous avons fumé un joint et cette dernière m’a demandé si je comptais revoir Oriane.

  • Je ne sais pas. Ai-je répondu le cerveau allumé. Je l’ai juste embrassée le plus possible pour marquer mon souvenir de l’empreinte de ses lèvres.

Elle a commenté.

  • T’iras loin avec les filles.
  • San Francisco, j’espère.

Au lieu de ça, je suis parti deux jours plus tard avec Maman et tante Françoise à l’Île de Ré. Dans l’avion, j’ai envoyé un message à Oriane sur Facebook. Quelques heures plus tard, à Saint –Martin de Ré, après avoir défait nos valises, enfourché les vélos et roulé jusqu’à la plage, un grand mot pour maman, Oriane a répondu :

  • … J’ai failli te devancer à l’Île de Ré en confondant mon train pour Bordeaux avec celui de La Rochelle.

La prose délicieuse en Français impeccable du reste de son message m’a fait réaliser à quel point j’ai dû avoir l’air idiot lorsque j’ai déclaré : « Let’s talk in English, it will be easier for you ! ».

J’ai ignoré ce dernier point et j’ai rebondi sur son lapsus volontaire par un peu de lyrisme :

  • C’est dommage. Les gens qui se trompent de train sont les poètes du destin.

Ce à quoi elle a répondu un peu plus tard:

  • Que le destin retienne son souffle.

C’est ainsi que notre découverte l’un de l’autre a démarré, à tâtons, escalade de messages poétiques vers des mots de plus en plus simples, de plus en plus vrais. Des sentiments sont nés le long des marais salants. De la tendresse a émergé face à l’océan Atlantique qui se tenait entre nous et de l’envie a éclos, le soir, durant les parties de cartes avec Maman, Françoise et leur passé.

Un jour, un aveu a remplacé les sous-entendus :

  • J’aimerais que tu me rejoignes à SF.

J’ai promis de sauter dans un avion dès que j’aurais terminé le premier jet de mon roman. Trois semaines après, je l’ai appelé pour lui annoncer que j’étais prêt. Deux heures plus tard pour la prévenir que mon passeport était périmé. Les dix jours supplémentaires qu’il a fallu à la commune pour m’octroyer mon passeport se sont avérés plus que nécessaires pour accomplir une série de magouilles financières pour récolter de l’argent pour le départ et pour rembourser les dettes que j’avais contractées en écrivant depuis des mois.

Dans l’absence de visages, nous avons appris à nous connaître. Dans le décalage horaire, nous avons partagé nos rêves. Dans l’incertain, nous nous sommes faits confiance et dans l’attente, nous nous sommes désirés. Dans les derniers jours, l’impatience s’est matérialisée dans un embryon d’amour, un diamant que j’ai trouvé par terre. Un Cubic-Zyrconia, rectification faite après expertise chez un gemmologue. J’ai fourré la fausse pierre précieuse dans ma poche. J’ai acheté des pastels gras. J’ai pris ma vieille valise bleue, deux trains, deux avions, et j’ai amené la pluie.

Pour la première fois, depuis des mois, il a plu des millions de litres sur la Californie. Au bout de trois jours d’averse, elle m’a surnommé Anamunchura, le pisse-Dieu. Ces jours ont revêtu dans ma mémoire les motifs d’un legging à fleurs qu’Oriane a porté lorsqu’elle m’a emmené visiter son studio d’artiste. Sur le chemin, elle a arrosé ses jambes en traversant des flaques et a ri la bouche au ciel, le visage à la pluie, l’âme libre jusqu’à son atelier où je me suis retrouvé nu pour soi-disant sécher mes habits.

Avant mon arrivée, nous avons étiré des ondes longues de 9 000 kilomètres entre nous comme des liens magiques. Ce réseau de connexions s’est déployé à présent en d’innombrables câbles striant le ciel de San Francisco et celui d’Oakland sous lesquels nous partageons notre temps. Un mois est passé. Un mois à suivre ces fils comme des intuitions, à emprunter des nouvelles routes, à réapprendre une langue, à comprendre une culture et une personne dans son contexte. A vélo, en long board, en tramway, en métro…  En voiture vers le Sud, Big Sur, un chemin vers l’immense. Au bord de l’Océan, nous avons fait l’amour sur les rochers. Nous avons monté notre tente sous les Redwood, un soir, à côté d’un circuit de Formule 1, le lendemain et le long d’une rivière, le dernier. Nous avons gravé nos initiales sur un banc et sommes rentrés à Oakland.

 

Un mois s’est écoulé dans la maison aux trois pianos sous la forme d’une collocation à cinq. Des discussions sur l’assassinat de Kennedy et des théories sur les ovnis ont noué nos contacts avec le propriétaire. Comme tous les personnages qui nous ont été donnés de rencontrer, Paul, le violoniste de l’Orchestre symphonique de San Francisco, a réverbéré dans ses questionnements intérieurs, une partie des nôtres. En nous confiant ses problèmes de paternité, il nous a dévoilé son enfance.  En jouant tous les matins, les Nocturnes de Chopin, il a partagé timidement avec nous sa solitude et son incapacité à communiquer avec sa famille. Il a 68 ans, il vit avec des jeunes qui pourraient être ses enfants mais qui ne le sont pas.

Ce mois a trouvé son apogée dans un dîner « post-apocalypse », un 9 novembre où amis et famille réunies à table, se sont tenu les mains pour prier. Paul a servi un gâteau au chocolat et à l’orange, « le menu jusqu’à janvier », comme il l’a suggéré avec une touche d’amertume.

La collocation s’était réunie la veille et avait voté qu’une personne de plus, en l’occurrence moi, troublerait l’équilibre et l’harmonie de la maison. Cette exclusion a été une bénédiction.  Je les en remercie encore. Le soir, après le dessert présidentiel, Oriane et moi avons fait une partie de tarot pour savoir si je devais rester ou prendre mon avion le lendemain pour Bruxelles. Je n’oublierai jamais ce moment.

Dans la lecture du Tarot, chaque lame correspond à une position du questionneur. Son passé, son présent, son futur, ses aspirations, sa relation aux autres… Si tous les arcanes m’ont marqué par leur capacité à suggérer des pistes de réflexion et par leur aptitude à dessiner une pensée ou à décrire un état, une carte en particulier a changé le cours de notre histoire.

La carte des quatre coupes. Le choix.

Cette carte représente un jeune homme assis en tailleur au pied d’un arbre. Le garçon hésite face à trois coupes. Trois possibilités, trois chemins, trois options que je soupesais depuis des nuits. Donner des cours de Français, espérer que ça paye le loyer, galérer mais rester. Rentrer en Belgique, toucher le chômage, et tout faire pour revenir le plus vite possible. La troisième option dont je vous épargne les détails mêlait un van, des crêpes et des performances en tout genre.
A la droite du garçon, un bras sort d’un nuage et tend la quatrième coupe.
Je venais d’écrire le premier jet d’un livre sur le chemin qu’on emprunte pour devenir soi et la difficulté qu’il y a à croire en soi (chemin et livre dont je commence seulement à comprendre le sens). Nous avons appelé cette quatrième coupe, la foi – faith, et l’alignement des cartes nous a décidé à rester ensemble et à avoir foi l’un en l’autre. Nous nous sommes endormis plein d’espoirs et d’images subliminales du Tarot de Marseille.

 

Comme vous le savez peut-être, nous avons repris un cottage à l’arrière d’une maison dans le quartier nord d’Oakland. Nous avons commencé à rénover cet abri que le quartier appelle communément « The studio » pour les nombreux musiciens qui y ont joué et vécu. Un trompettiste est venu réparer le toit et nous a expliqué l’histoire des Weathermen, un groupe d’activistes qui y a vécu dans les années 70. Nous avons arraché les plastiques qui servaient plus récemment à isoler les odeurs d’un trafic de marijuana et découvert un piano sous l’un d’eux parmi les vieux cartons, plein des affaires et secrets de famille d’une dame dont le prénom est Faith.

 

Faith nous a donné un endroit où vivre. Un trou à ratons-laveurs d’une soixantaine de mètres carrés. Nous avons d’ailleurs fait la connaissance de l’un d’eux, gros comme un bulldog, qui est descendu un soir de l’escalier arrière, plus exactement de la chambre d’un Allemand encore plus volubile que moi. Allez savoir ce qu’il s’est passé entre eux. L’Allemand, que nous surnommons #nofilter est un des 6 habitants de la maison de Faith. Il y a un japonais qui pondère l’Allemand et n’a jamais aligné plus qu’un « Hey ». Je ne sais rien d’autre de ce courant d’air. Un Français, ingénieur et catholique pratiquant, le gendre parfait. Une Colombienne, également ingénieure dont le petit-ami nous a parlé du recompte des voix dans son état, le Wisconsin. Danish, un pakistanais du Massachusetts, vient de décider de planter son master à Berkeley, pour  avoir un bébé avec son petit-ami avocat à Boston.

Nous n’avons pas encore trouvé de surnoms pour chacun des habitants mais nous appelons Faith « l’arbre » quand nous parlons d’elle en Français. Faith a 68 ans, elle vit avec des jeunes qui pourraient être ses enfants mais qui ne le sont pas. Bien sûr, c’est le prix du loyer exorbitant qui justifie la vie en communauté dans la Bay Area. Et quels enfants voudraient vivre avec leurs parents ? Cependant, la fille de l’arbre, la fleur, passe tous les jours faire ses lessives. Le fils, le bourgeon, est récemment revenu de L.A. pour lui demander de l’aider à quitter son business de marijuana dont l’expansion le dépasse. L’opulence, la culpabilité et un désir de rédemption se chamaillent dans ce gros corps à l’esprit enfumé. Même, la branche, l’ex-mari, est repassé soit disant récupérer des outils mais au lieu de ça, il a mis un verrou sur la porte de l’atelier.

 

L’arbre nous a donné un boulot. Faith travaille comme grantwriter. Elle rédige des bourses pour des organisations à buts non lucratifs. J’ai donc contribué à motiver des demandes de fonds pour la réinsertion de prisonniers. Je me vois encore à la conférence, au moment où l’oratrice a proposé un tour de table des présentations. Les Américains en général, et encore plus les afro-américains majoritairement présents ce jour-là, ont un super pouvoir. Celui de prononcer une phrase entière en une syllabe. Le tour de table des quarante participants, dans son rythme effréné m’a fait l’effet d’un rap. La rapidité, l’enthousiasme et la confiance des américains sont des traits que j’espère assimiler sur ce continent. Nous avons bossé sur une autre bourse pour l’assistance aux malades du sida et une troisième pour impliquer des jeunes sans-abris dans des projets artistiques. Le job consiste principalement à rédiger de la paperasse bureaucratique et en amont à interroger les responsables de projets, ces personnages bienveillants et hauts en couleur.

 

Par moments, j’entrevois, un sens, une synchronisation entre toutes ces choses ainsi qu’un drôle de parallélisme à ce que mon livre, que je n’arrive pas à terminer, s’appelle « le cœur et les couilles » et le fait de travailler sur des bourses, destinées à des œuvres caritatives, qui plus est. Se consacrer aux causes des enfants à la rue, des abonnés aux problèmes d’addiction et aux délits, procure un sentiment d’utilité. Par moments, un point commun ressort entre toutes ces personnes que nous avons rencontrées : Paul, Faith, leurs enfants, les colocataires et les différents membres de ces associations. Toutes ces personnes qui veulent tellement aider les autres, ont du mal à s’aider elles-mêmes.

 

De ces sources de douleur qui procurent du bien-être quand on en extrait la sève, a jailli l’ultime mise en abîme à notre vie de couple : l’art-thérapie. Oriane, étudiante en art et moi, spécialiste en n’importe quoi, nous sommes vus proposer d’assister des gens avec des problèmes de drogues et de les aider à s’exprimer, à guérir à travers l’art. Nous avons tous les deux failli pleurer quand une des participantes aux yeux fourbes et à l’intonation de Samuel L. Jackson a convaincu une autre participante qui ressemble à Ursula dans la petite sirène de se faire confiance, d’avoir du courage et de la patience envers elle-même. Le soir, j’ai dit à Oriane, je crois que nous faisons partie de quelque chose de plus grand, après avoir extrapolé, j’ai rajouté : « Si ça se trouve la terre est le cœur de l’Univers. » Elle m’a répondu : « Ou juste une cellule. » Je l’aime de la démesure avec laquelle, elle a agrandi mon cosmos.

Et j’ai envie d’agrandir le sien. D’un enfant, peut-être. Puis je pense à tous ces enfants et ces parents abandonnés autour de nous qui nous prennent pour leurs enfants ou pour leurs parents adoptifs. Je sais qu’il y a encore du chemin avant que l’on devienne de vrais parents et avant qu’on applique les conseils qu’on donne aux autres.  Je la regarde en face de moi, au moment où j’écris. Il y a un café en face de celui où l’on travaille qui s’appelle « Muse ». Elle sourit puis s’exclame avec tristesse face à son ordinateur :

  • C’est affreux. Il y a un étudiant de mon école qui a perdu sa petite amie dans l’incendie du hangar à artistes.

Nous nous prenons la main avec tendresse et nos yeux crient en silence notre chance d’être là l’un pour l’autre.

Je sais que c’est trivial mais c’est la seule conclusion à laquelle je sois arrivé depuis le début de ce voyage. Nous avons de la chance d’exister, de nous chercher, de nous trouver et de pouvoir nous aider les uns les autres. Nous donnons généralement les conseils que nous voudrions recevoir. Alors voilà, aimez-vous comme vous aimez les autres. Tout est en vous. Dieu, l’amour de votre vie, la réussite, la liberté, le monde, la paix, la compréhension, le courage, l’enfant et le parent, … Peu importe, ce sont toutes des cellules d’une même famille.

Je vous aime.

Thomas

Web Soumission

In Uncategorized on 05/12/2017 at 11:19

Web summit, kiosk Mercedez, file pour les cafés, 15h

  • Otoco?

Elle attend un café et une réponse. Blonde, Impatiente, 1m65, poitrine moyenne. Elle se tourne vers le comptoir. Elle attrape deux gobelets en carton en tend un au jeune homme.

  • So What’s Otoco?
  • Bonne question ! répond Thom, les yeux verts perdus dans le présent.

Le menton de la blonde se lève entraîné par l’appréhension de ses sourcils.

  • J’aimerais dire que c’est un mouvement. Dit-il rêveur.

Agacée, elle sort son smartphone et scanne le QR code du badge jaune qui pend à son cou. Elle accueille le résultat sur l’écran avec un mince sourire puis se tourne vers sa collègue.

  • Il n’existe pas.

Brune, un peu plus grande, un peu plus de seins.

  • Nothing digital ?! Seriously? Let’s go !

Les filles s’en vont. Thom est tenté de se scanner lui-même. Voir si son titre de « mover » apparaît bien dans sa bio.

Le prochain talk va bientôt commencer. Il marche entre les stands. De longues banderoles descendent du plafond. Les 20 start-up qui font bouger la médecine. Les 20 start-up qui font bouger le voyage. Les 20 start-up qui font bouger la vidéo … Thom longe une plateforme aménagée, avec des sièges face à deux fauteuils à côté d’un écran plat. Un type Pitch son idée. Des humains en baskets grouillent. Ils avancent le visage éclairé. La main en avant, ils brandissent leur téléphone à travers la foule comme un bouclier. Thom suit cette intuition électronique comme un gros poisson qui nage au fond de l’océan avec une antenne lumineuse en guise d’appât.

Universal Basic Income

Un vieux, une jeune. Deux pupitres. 10 minutes chacun pour s’affronter sur le sujet.

La gonzesse, tétons discernables sous le coton gris, raconte en quoi ce serait génial qu’on ait tous un revenu minimum. Les téléphones se dressent petits à petits et filment. Le type, veste en tweed, démontre avec des calculs pourquoi ce n’est pas envisageable, combien ça coûterait à l’état et au contribuable :

  • Le double en taxes ! Plus d’accès au système santé, plus d’accès au système éducationnel… En gros, si vous receviez 1000 euros au Portugal, vous seriez immédiatement endettés de 3000 euros.

Il cite le discours de la Suède :

  • Ce ne sera pas profitable aux sans-emplois. On le sait, c’est eux qui en payeront le prix. By the way, juste pour exemple, le salaire universel de base de l’Inde serait de 7 euros par mois, l’Alaska, 92 euros par an.

Les téléphones s’abaissent.

L’organisatrice l’interrompt. Elle est pimpante, le buste droit, les seins rebondis comme deux amplificateurs pour sa voix. Elle affirme :

  • C’était passionnant ! Amazing !

Et infantilise le public :

  • On a vraiment beaucoup appris.

Elle prend une moue interrogative comme si elle avait une décision importante à prendre.

  • Il est temps maintenant.

Comme si elle faisait monter de la mousse de lait, elle gonfle ses seins de toute son humanité, de toute son intégrité mais aussi du devoir que lui incombe sa position et s’adresse au public.

  • Nous allons procéder au vote à main levée.

Nouvelle respiration solennelle.

  • Je vais vous demander de lever la main. Qui, après ce débat, est contre ?

Personne n’est contre.

  • Qui est pour ?

Tout le monde est pour.

On peut retourner dessiner avec des voitures télécommandées. Le salaire universel hypothétique de base du Portugal = le billet d’entrée au Web Summit, faut bien s’amuser un peu. Tel un poisson-pêcheur dans l’abysse, Thom rallume son antenne.

Au menu :

« Change the way we code. Where we’re going, we won’t need roads: Flying cars are coming. Adapt or die: Winning in wealth management. AI & the future of Work: A conversation with Slack. Drones and dirt, …  »

Thom demande de l’aide à un volontaire pour trouver la conférence qui l’intéresse. Celui-ci lui emprunte son smartphone et lui indique comment utiliser le gps de l’application.

AI & the future of work

Il n’y a plus de chaises disponibles. Thom finit par s’asseoir à même le sol entre les deux rangées. Une demoiselle s’approche.

  • The King’s row ! S’exclame-t-elle en s’asseyant à côté de lui.

Ses cheveux noirs bouclés dégringolent jusqu’à sa taille et cachent ses seins.

  • Comédienne ? demande-t-il naïvement.
  • Avant. Maintenant. Investisseuse. Londres. Répond-t-elle laconiquement.

Elle scanne le badge de Thom avec son smartphone et se met à tapoter sur le petit écran. Il ressent une légère vibration dans sa poche et lit une notification.

  • Salut. C’est Elise du Web-Summit.

Circonspect, Thom écrit à son tour.

  • Salut.

Tous deux, à moins d’un mètre de distance, poursuivent leur discussion avec leurs pouces, courbés comme deux singes qui éplucheraient ensemble des cacahuètes.
Elle écrit :

  • Waw ! Je suis sur ton site. C’est vraiment beau.
  • Merci.

Elle swipe. Thom reçoit une demande d’ami sur Facebook. Il accepte. Elle fait défiler des images du profil Facebook de Thom. Elle like. Il reçoit une notification comme quoi elle le suit sur Instagram. Elle swipe quelques photos et commente.

  • Pas de Tumblr ?
  • Non.

Elle revient au site.

  • J’aime beaucoup mais qu’est-ce que tu fais ici ?

Thom la regarde. Elle ne le regarde pas. Elle est accroupie, le visage phosphorescent captivé par son smartphone. Il ne sait plus s’il doit répondre par écrit ou utiliser sa bouche.

Center Stage

Zigzags à travers les contrôles jusqu’au stade et ses 15 000 places. Des citernes lumineuses roses et bleues flottent suspendues à des poutrelles d’acier telles des nuages cubiques à l’orée du plafond.

Sur un écran de 25 mètres, un homme, cheveux courts, succès gravé sur les pommettes parle de sa dépression chronique, du bonheur de tomber amoureux et demande au public :

  • De quoi avez-vous peur ? Qu’avez-vous peur de perdre ?
    L’intelligence artificielle est un risque à prendre ! Nous devons-nous adapter à l’AI. Pas l’inverse ! Regardez un enfant jouer avec un ordi ! Evolution !

Un tonnerre d’applaudissement parcourt l’assistance.

Un type en t-shirt annonce le CEO d’INTEL.

IMG_20171107_164328.jpg
Nouveau coup de foudre. Le stade retentit.

Cinquantaine ou peut-être plus, il harangue le public, comme une équipe de sport un peu molle, un corps difforme qu’il briefe à son tour sur l’AI :

  • Better decision making !

Quelques exemples, puis :

  • Intel True VR. Be the Player!

Le CEO traverse la scène.

  • John!

Un type avec un casque à réalité virtuelle sur les yeux.

  • Yes!
  • Qu’est-ce que nous voyons?
  • Une simulation digitale de ce que mon joueur de basket favori voit en temps réel !
  • Est-ce que vous êtes en train de me dire que: You can be the player!
  • Absolutely !
  • Ça va changer le monde du sport !!

Panier à 3 points. L’équipe d’Oregon revient au score.

L’écran affiche : “The future is immersive media !”

Thom et ses milliers de congénères prennent une photo.

Le CEO fait entrer une voiture avec une caméra sur le toit. Thom prend une autre photo et observant son voisin, se dépêche de la poster.

  • Bientôt, vous verrez cette voiture partout sur la planète !

L’écran affiche : “Automated to autnomy.”

Le CEO enchaîne les sujets dans un orage orgiaque.

  • La reconnaissance faciale combat l’abus d’enfants!

Pluie d’applaudissements.

  • Les drones distribuent des gilets de sauvetage en mer.

John met la bande-son du film Les dents de la mer.

Torrents de frissons.

Après avoir sauvé le public de la noyade, le CEO remercie l’assemblée et se tourne vers l’écran tel un prêtre vers l’autel qui s’apprête à délivrer l’Ostie.

Un couple à cheval voit passer un train. Il crache par terre. Dans le train, une femme lit un article sur les avions. Son voisin fait non de la tête. Dans l’avion, un homme mange un plat réchauffé au four à micro-ondes. Sa collègue lève les épaules et ainsi de suite jusqu’à un médecin qui affirme à son patient avec l’application Intel qu’il pourrait soigner un cancer avant même qu’il l’attrape.

La techno-béatitude gronde de joie et la foule quitte le stade comme une colonie de fourmis. Applaudissant au pas, hypnotisés par les mots sur l’écran : « Nous ne voyons pas le futur, nous le construisons. »

Légèrement ivre de participer à l’avenir, marchant dans sa direction, Thom se dirige vers le Sunset Summit pour la rasade collective. Mais Thom n’a plus de batterie. Il s’arrête au stand BNP-Paribas pour recharger son smartphone. Une hôtesse s’approche de lui et lui tend un bic avec une graine dans le capuchon. Elle scanne son badge.

  • Vous venez juste de planter un arbre.

Rayé

In Uncategorized on 31/01/2017 at 4:00

Chaque jour sa leçon.

Certains jours, elle s’abat comme une avalanche à l’aube et vous ensevelit au réveil de sa blanche et froide lucidité. D’autres jours, elle se fait attendre jusqu’au soir, se miroitant dans les propos des badauds assis à côté de vous au café, se réfléchissant dans l’affiche d’un film ou s’abîmant dans un souvenir jamais revisité. C’est une chanson qui vous accompagne dont vous entendez les paroles pour la première fois. C’est une attitude que vous trimballez comme un talon cassé sans même plus remarquez que vous boitez.

Elle avait murmuré cette phrase en Anglais sur Skype hier. Elle, c’est toi, je ne suis pas encore à l’aise avec cette correspondance épistolaire, après avoir proposé qu’on raconte notre histoire dans des lettres, mes yeux obnubilés par son visage toujours plus starifié dans la lucarne de mon écran, elle a lâché ce papillon de sa bouche qui devait descendre comme un scaphandrier dans ma conscience et vivre sa seule journée avec moi aujourd’hui.

« I shot the tiger in the chest »

Comme tout ce qu’elle dit en Anglais, c’est doux, syllabique, redondant et à retardement. J’ai d’abord songé au tigre dont j’avais rêvé, toi, que je découvrais dans ma valise. C’était il y a quatre mois. C’était à Bruxelles, avant de te rejoindre. Aujourd’hui, le tigre, c’est moi, je crois. Du moins, pour la première fois, je vois la flèche planté au milieu de ma poitrine et je reconnais la dompteuse de fauve.  J’avais senti son élixir se répandre dans mes veines dès le premier jour, tiré jusqu’à elle dans un filet plus confortable que le mensonge. Il y a cette chanson à la radio « Elle m’appelle ».  J’avais cru jusqu’à présent que c’était moi qui l’avait fait venir jusqu’à moi, que je l’avais désirée si fort, écrit si clairement, que mes incantations avaient fini par fonctionner. Je le vois maintenant. L’amour, c’est à deux. Elle m’avait appelé tout autant et j’avais été la rejoindre avec toute ma volonté rayonnante et colorée et toutes mes ombres en rayures. Plus je me suis rapproché de toi, plus le sérum de vérité est devenu puissant, je suis devenu ce que je voulais faire, un livre ouvert. Ta chaleur, ce cerceau de feu dans lequel tu m’as fait passer, m’affranchissant. J’ai à peine miaulé. Un rugissement, un faune, c’est une déchirure de l’âme qui se sépare de ses affres.

Troussé, le jour de mon arrivée, il y a trois mois, retroussé un peu plus chaque jour, mon pelage auréolé de sexe révélateur, ta compréhension comme un tranquillisant, reine du vogelpic, tu me touches toujours là où j’ai mal, enfonces, perces et libères.

Ce matin, je ne peux pas trop le nier, l’enfant unique que je suis a eu une pensée pour le partage, cette collaboration que tu proposes, cette écriture, cette solitude que d’un coup, tu enlaces d’une famille de frères et sœurs, me consolant avec mes désirs jamais avoués de gagner, de compétition, de montrer à tous que mon père s’est trompé en m’abandonnant parce qu’il n’y a pas plus chouette gamin que moi. Mon père orphelin et mon grand-père déshérité, fini de cette tragédie héréditaire du manque de confiance en soi comme un cadeau de communion, un doute au baptême. Je vais faire sortir des enfants du plus profond de notre amour, du plus sûr endroit où se cache le secret de notre rencontre. Aussi vrai que je savais ce matin en quittant le lit après avoir eu une pensée pour les tous mal aimés au berceaux et beaux aux bals, les présidents mal montés et terrassant la route, le personnel des maisons blanches bientôt tachetés des failles des cœurs jamais pansés, les trop tôt sevrés que la question habite comme un dieu sceptique, je savais que les âmes se réconcilient quelque part, que ma journée serait fabuleuse et que je voudrais la tirer en longueur, je savais qu’avec toi, je réussirai, en toi, j’apprendrai, avec toi, je vivrai.

Le sens, c’est l’embouteillage qui se décongestionne, la destinée qui se trace, les sourires qui remplacent les fâchés du trottoir. Tout. Jusque dans le caillou dans la chaussure corrige la trajectoire. Là, je parle de la route pour aller à l’ambassade, pour te rejoindre, la fameuse demande de visa.

Il y avait de la file. Il y a toujours de la file. Vérifications, pelotages d’agents, empreintes, attente, je repense au tigre, à ta discussion avec ta copine Tess dont tu fais des rêve érotiques, à la nuit au sommet d’Oakland, dans le chalet de son grand-père. Avant d’y aller, on avait joué avec cette marguerite. Soit on se marie. Soit on déménage. Soit on couche avec Tess. Dans les hauteurs des arbres qui poussent non loin du Pacifique, dans cette faune sauvage, le tigre, la dompteuse et une fillette avec un pistolet jouent à se changer dans une chambre de post-ado entre poupées et essais de Jung. Tu m’avais surpris, toujours dans ton mystère, ton intrigue qui fait ton danger, qui fait de toi un fauve autant que le rayé. Une maitrise douce de l’art d’aimer parce que sincère et généreuse, tu la frôlais au moment d’échanger des t-shirts. Je restais les pupilles ouvertes comme des fentes, tapis sur le lit. Il n’y a pas de honte chez toi, pas de perversité, juste un grand désir de vivre et de connecter tel un lasso hypnotique et vigoureux, tendre dans la réalité de sa gifle. C’est un  courage innocent qui fend l’air, claque un petit bruit artistique et impressionne dans sa spontanéité et ses enlacements.

Plus besoin de baiser toute la planète, quand tu m’as regardé à nouveau, plus besoin de fuir, à nous la jungle, pas besoin des autres, la liberté d’esprit suffit, c’est un rugissement du monde qui vous rentre dedans et vous souffle sa vérité, son immensité. De ce cri silencieux, lumineux comme un chant de baleine, j’ai entendu l’écho tellement de fois depuis que je t’ai rencontré. Que je crois savoir ce que c’est d’être entendu, d’entendre et d’aimer. Il y avait quelque chose d’inséparable dans le silence. Quelque chose qui avait le goût de l’unité et de l’évidence.

Interview et là parce qu’on ne peut pas être quelqu’un d’autre quand on aime. J’ai merdé.

Il n’y a plus de fausse assurance. Il n’y a plus qu’une maladresse, une forme dépouillée de la tendresse qui n’a rien à faire avec les bureaucrates.

  • But de votre voyage ?
  • Rejoindre ma nana.
  • Qu’est-ce qu’elle fait aux Etats-Unis ?
  • Elle étudie.
  • Où ?
  • CCA.
  • C’est quoi ?
  • Californication … euh… California College of the Arts.

Pas de rires. Bien foireux comme début. Il parle et je n’écoute plus. Je me souviens d’un poème que je t’avais écrit dont j’avais gardé une ligne secrète. Qui apparaît comme une prémonition maintenant. Je me souviens d’un baiser vécu deux fois.  Dans un aéroport, peut-être.

En tous les cas, j’ai un permis pour six mois. J’arrive.

CONCEPTION

In Uncategorized on 31/01/2017 at 1:34

Le Sacre de la Culotte
Chapitre 1 – CONCEPTION

  • Tu te fous de moi ou quoi ? T’étais où ?

Un lange tuut, comme disent les brusselaires, tout de noir vêtu, se dressa comme une ombre à la vue d’une chandelle.

  • Ah de l’air co ! Quel bonheur ! Enfin ! s’exclama Joseph
  • 45 minutes de retard… On avait dit qu’on venait en avance.
  • Je suis désolé. J’ai dû prendre le bus.
  • C’est ça que t’es en nage ?
  • Ouais, j’ai dû apporter ma caisse chez le garagiste. Je ne te raconte pas la merde que c’était. Je ne la récupère que demain. Bref, ça n’a rien à voir ! Ou plutôt si ! J’ai vu la culotte d’une gonzesse dans le bus.

Igor se dit que quelque chose de nouveau émanait de Joseph. Il illuminait la pièce de son bonheur. Joseph regarda le cercle de chaises. Puis leva les yeux sur un petit groupe discutant devant une vitre faisant office de quatrième mur. A travers, les fenêtres légèrement tintées de bleu, le monde avait l’air réfrigéré et le « T » que formait la grue gagnait en design dans cette couleur.

  • Ne me dis pas que t’es en retard à cause d’une meuf, s’indigna Igor.
  • Pile en face de moi. Retentit Joseph. Son siège était un peu plus haut que le mien si bien que ses cuisses commençaient presque au bout de mon nez. À la même distance à laquelle tu me parles maintenant, à moins d’un mètre et demi. Une culotte blanche.

Igor se tut. « Culotte. Culotte. » Pensa-t-il mécaniquement. Son cou se dressa et ses joues se raffermirent comme si un vent froid soufflait dans sa nuque entre ses longs cheveux bruns. Joseph poursuivit sa description.

  • Une robe jaune et une petite valise de cabine ! Elle avait trop chaud. Tout le monde avait trop chaud. Un mec m’aurait touché, je l’aurais démonté dans ce bus dégueulasse.
  • Pourquoi t’as pas pris un Uber ?
  • Il n’y en avait plus. Et depuis que j’ai payé le tiers du prix, j’ai un blocage avec les taxis.
  • Tout le monde, je crois…
  • Bref, c’était électrique ! Et ça puait la transe. Je m’en foutais. Je regardais tranquillement la culotte blanche et rien n’aurait pu me perturber. Je pouvais voir ses cuisses plonger comme deux montagnes lisses dans un lac. Je naviguais sur sa culotte d’un bord à l’autre. D’un élastique à l’autre.
  • My god ! intervint Igor. Il prit une chaise et se décida enfin à s’asseoir. Il tourna le dossier devant lui et s’assit les jambes écartées. Il glissa un rideau de cheveux derrière son oreille droite.
  • Ouais ! Tu sais en plus comment la chaleur rend dingue.
  • Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter ton histoire.

Un véritable euphémisme pour Igor qui lorgnait sur le premier décolleté venu.

  • Si si. Et le mieux ! triompha Joseph, le doigt pointé vers le tout puissant. Je pouvais voir où son sexe commençait.
  • Oh non !
  • Si ! La fente.
  • Une belle chatte moderne ?

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire une chatte moderne? se demanda Joseph dans un spasme de frayeur d’être devenu obsolète en terme de pussy. Puis pensant à la peau glabre sous ses doigts, il dit seulement:

  • L’avenir du monde ! Les trois mots brillèrent dans l’œil de son interlocuteur comme une opaline dans le coffre d’une grand-mère.
  • Seigneur ! Je ne sais pas combien je donnerais pour être à ta place ! soupira Igor.
  • Attends ! Je souffrais le martyre. Plus je regardais, plus j’avais envie d’elle. J’en étais à penser à la sauter devant tout le monde. Le sang n’affluait plus du tout là-haut.
  • T’inquiète ! On est tous pareils ! compatit Igor.

Les cheveux d’Igor vibrionnaient devant son visage comme des ondes.

  • Mais j’étais certain d’une chose, c’est que je la suivrais n’importe où. J’étais là, le menton enfoncé dans ma paume de main.

Joseph mima le geste.

  • À regarder, sans bouger, sans ciller.

Il fixa la pause dans l’espace.

  • Obnubilé ! Je m’en foutais qu’elle me voit. Et tu sais quoi ?

Joseph n’attendit pas la réponse d’Igor.

  • J’avais envie qu’elle me surprenne. Puis j’ai cligné de l’œil.

Joseph retint sa respiration.

  • Elle t’a vu ?
  • J’ai levé les yeux vers elle, tous les muscles de mon visage contracté dans l’apparence de l’indifférence. Et même un peu de menace dans les pupilles pour inverser la culpabilité.
  • Et elle ? demanda Igor, le visage en avant, les oreilles tendues.
  • Des iris verts et jaunes qui rappelaient sa robe. On aurait dit l’intérieur d’un kiwi. Elle a soutenu mon regard. Et dedans, il y avait une expression, de l’arrogance, je crois.
  • Oh la salope ! ne put se retenir de lâcher Igor.

Joseph rigola intérieurement de cette remarque, snobant la vision grossière des femmes qu’avait Igor. Il n’y était pas du tout, le pauvre diable. Elle n’avait rien d’une salope.

  • Genre « Comment tu oses ? », interrogea Igor.

Igor n’attendit pas les détails.

  • Non ! Je vais crever ! Arrête !
  • Pas « Comment tu oses regarder ma culotte ? » Plutôt « Tu oses me regarder dans les yeux petit vicieux ? » avec un air amusé. Je crois qu’elle était un peu gênée au début mais…

Igor se tut pour la première fois comme s’il était en présence d’un phénomène surnaturel.

  • Alors j’ai baissé les yeux. Sur sa culotte ! Elle n’a pas refermé ses cuisses. Elle ne les a pas plus écartées.

Igor écoutait comme si un flux énergétique lui était directement soufflé de la bouche de Joseph.

  • Elle s’est juste un peu engoncée dans son siège. De sorte que sa chatte me faisait parfaitement face. Ma première pensée fût si elle coince sa culotte entre ses lèvres, je fais une attaque, je sors ma bite ou je fais un truc insensé. Je te jure que je n’étais plus moi-même, dit Joseph, fixement dans les yeux d’Igor. À ce moment précis, je n’avais plus de femme et plus de bébé.

Igor écoutait transcendé par le récit. Sans réaliser une seconde qu’il tenait ses mains crispées sur ses genoux, prêtes à arracher son jeans.

  • Mais plus bizarre encore !

Igor eut un soupir comme s’il avait absorbé tant de lumière qu’il était à son comble, comme une baudruche au bord de l’éclatement.

  • Son con me regardait.

Igor se tenait courbé comme une tortue en équilibre sur la base de sa carapace. Assis, le cou en avant, les yeux plissés et le poing serré devant la bouche. Il concentrait toute son attention sur son locuteur. Si on l’observait maintenant, on aurait pu croire qu’il suivait un cours magistral en fission nucléaire.

  • Je l’ai vu si bien. Sa courbure, sa forme unique, légèrement volumineuse. Je regardais si intensément que, petit à petit, mes yeux  se sont perdus dans le blanc. Hypnotisés. Sans m’en rendre compte, je voyageais à travers cette culotte. Comme quand tu regardes ces spirales et que si tu les fixes suffisamment longtemps, elles s’inversent à un moment donné. Je la pénétrais ou c’était le blanc qui me pénétrait. On aurait dit une galaxie tournoyante. C’était métaphysique. C’était un voyage dans le temps.

Joseph s’arrêta pour s’essuyer le front comme si son corps revivait la scène.

  • Le pire ! reprit-il. C’était légitimé par ses deux yeux qui me regardaient. C’était une canaillerie sous une autorité bienveillante. Elle se dandinait imperceptiblement. Ça ressemblait à la fois à un caprice de femme riche, superficiel et léger mais avec l’authenticité du décor, la réalité suffocante du bus. Comme si un ange…

À ce moment, une jeune femme brune fît son apparition, Joseph s’interrompit.

  • Bonjour tout le monde ! lança la demoiselle dans son tailleur.
  • Et alors ? souffla Joseph, aussi impatient qu’étourdi.
  • C’était son arrêt.
  • Quoi ? Comment ça son arrêt ? s’énerva Igor. Qu’est-ce que t’as fait ?
  • J’ai senti que c’était ma chance. Mon destin.
  • Que si je n’y allais pas, je mourrais.
  • Et ta femme ?
  • Vous avez passé une bonne semaine ? Quelle chaleur. Entonna la jeune trentenaire retirant sa veste de marque.
  • Balance ! Raconte !
  • Je me suis levé. J’ai regardé les types autour de moi qui se tenaient accrochés aux lanières du plafond.

A ce moment-là, je ne croyais plus, je savais que j’étais l’élu.

  • Comme dans Matrix.
  • Je suis sorti la tête haute.
  • On n’a plus le temps ! Dis-moi juste, si tu l’as baisée ! Je n’en peux plus.

Igor se leva d’un bond de sa chaise. Comme s’il eut été projeté, appelé au ciel. Comme si toute la bénédiction dont il s’était repait, l’avait arraché au sol. Igor au cours du récit avait fusionné progressivement dans cette trinité de regards iris verts-cuisses-culotte. La question de la consommation  avait fait éclater toute la tension accumulée.

Igor se tenait au milieu des autres. Un simple déclic en lui-même l’avait rendu sourd à présent à ce qui se passait autour de lui, à l’assemblée de personnes qui prenait place sur des chaises. Il leva sa main, ses doigts articulés en forme de flingue qu’il pointa vers Joseph.

Ce dernier hébété, dit seulement :

  • Je crois que je l’aime.

Chien fou

In Uncategorized on 03/02/2016 at 4:22

Chien fou.

Igor zappe de sujets en sujets. Comme moi, il voudrait pouvoir tout dire ; au final, ne dit rien. Un tel bordel à son âge a forcément quelque chose de touchant. Il enchaîne d’une idée à un fait, des médiums à la réincarnation, des indiens à son livre, au café à l’angoisse, d’une nuit vide où il songeait au château de famille vendu. Le grand manoir seul. Certains sujets ont l’air de cases dangereuses sur l’échiquier de sa vie dont il s’enfuit rapidement. D’autres mouvements sont incohérents et révèlent dans le silence des cicatrices jamais refermées.

Qu’est-ce qui lui ferme les yeux ? 

Je regarde les pattes d’oie au coin de ses paupières. Il boit son café, parle d’astrologie et de sa mère. D’un signe qui revient dans sa vie. Le sagittaire. C’est son ancien collègue.  C’était son père. Le père mort à qui il n’a jamais pardonné. Le phénix. Huit infarctus. Il avait annoncé qu’il vivrait peu. Le frère modèle. Et maintenant moi. Narcisse et Icare. Sa générosité envers les autres ne cache pas son mal à s’aider lui-même.

Il s’allume une cigarette. Je songe à la phrase de Kundera lue la veille : « Le désir d’ordre est un désir de mort. ». Elle a dû faire mal à l’accouchement cette phrase impossible. Cette impasse. Igor en illustre le parfait contraire, la vie. Il parle maintenant d’alcool. Du quartier complètement alcoolique. Et de la tendresse qu’il a pour lui. Dans son livre, Bruxelles était le dernier personnage mystère de son amour irréalisé.

Pour une des première fois, je n’ai pas besoin de parler de moi. Quand je l’écoute, je m’écoute. Je vois l’éclatement. Le romantisme qui prend trop de place. L’amoureux déçu, qui bien que positif, a inscrit cette déception dans ses gênes, a tatoué sur sa peau burinée de baroudeur un chemin sans destination.

Irrésolu. Empathie, connexions provisoires avec un tableau, une photo, un lieu, un chien, une chienne, une terre-cuite sans visage. Coulé dans le passage de sa galerie, statue d’éternité, cerclée de murs changeant. Il a regardé trop de gorgones, droit dans les yeux.

L’autre n’existe pas.

Par dieu sait quel bond de canasson imprévisible, il me parle maintenant d’un article qu’un magazine va faire sur sa galerie. Le sujet reste perché dans le vide. Il règle ses lunettes de soleil sur son nez. Il fixe le soleil blanc et dit : Je crois qu’il y a d’autres univers. Je lui annonce que Stéphane Hawking a déclaré tout récemment qu’apparemment : « Les trous noirs déboucheraient sur des univers parallèles ». « Naturellement ». Me répond-t-il.

Partners

In Uncategorized on 05/09/2015 at 2:40

Mentir fait du bien à tout le monde pensa Joseph en suçant le citron de son gin. Un zeste d’acidité pour les potes, du tonic pour les filles et du gin pour parer à l’inattendu. Boire ou ne pas boire. Ce n’est pas la question. C’est jeudi. La seule vraie question qui prédomine. C’est : Qui est-ce qu’on est ? Et pour répondre à cette question, on se compare.

  • Beau gosse ! s’exclame l’hôte de ces fausses retrouvailles. Une demi-année à l’étranger pour Bruxelles, c’est une éternité. L’Allemagne. Ce n’est pas l’Australie, non plus.

Ils sont trois à l’accueillir.

  • Il a changé ! Il est devenu BG ! dit le premier, Florian, un blond, grands yeux bleus pétillants.
  • Alors comme ça ? J’ai entendu que tu t’étais mis au thé ? demanda l’hôte. Ils rigolèrent ensemble.
  • Mister Tea ! Ponctua Florian.
  • Pas de préliminaire ou quoi ?
  • Non, je trouve juste que t’es devenu plus beau qu’avant. Depuis quand t’aimes plus les compliments ?
  • J’aime toujours les compliments mec ! C’est juste que tu m’aurais vu au shooting hier…
  • Je me disais aussi qu’il te restait de la poudre sur le visage ? Ou c’est de la crème ? Tu brilles un peu ? C’est pour quelle marque ton shooting ?
  • Laissez tomber les gars, il y a Marc qui arrive. Tu l’as vu récemment ?
  • Pourquoi ?
  • Il se paye un trip sur les piscines à débordement pour le moment.
  • Pour le moment ? C’est son rêve, ouais.
  • Bon, t’as compris l’idée ? Quand il arrive, on fait croire que t’as une maison dans le sud de la France dans les Cévennes ? La suite, tu la connais.

Joseph regarde les trois mains gauches toutes baguées à l’annulaire. Il se dit qu’il serait peut-être temps pour lui aussi de passer à l’acte. Il navigue entre l’idée que beaucoup de ses amis lui ont clairement dit que ça les avait aidé à aller de l’avant et l’hypothèse d’un divorce.

  • Tu joues au Golf Joseph ?
  • Je jouais.
  • Quel handicap ?
  • 11.
  • On se connaît depuis quinze ans. J’ai jamais entendu que tu jouais au golf et T’es 11 ?
  • C’est quoi cette histoire ? dit un autre dont la barbe est rasée sous le menton et la mâchoire. Le troisième fait carrément signe que c’est un mensonge aux deux premiers.
  • Pourtant si.
  • Et pourquoi tu ne joues plus. Demande celui qu’on appelle « le vicomte », un grand brun légèrement roux.
  • Plus envie.
  • Sinon Joseph, Si t’es fauché. Ce que tu fais, c’est que tu te fais membre d’un club virtuel. En ligne. Ça te coûte 150 euros. Après, tu payes ta partie. Ou ton practice. Ça t’évite de payer 2000 euros…
  • Très drôle ! Mais moi, il me faut un sport qui cogne. s’exclama Joseph en mimant un crochet du droit, après une feinte du gauche.
  • Boxe ?
  • J’aimerais. Mais d’un autre côté, on ne peut pas utiliser ses pieds. Et je suis doué avec mes jambes. Il envoya un coup de genou à deux centimètres de l’aine du vicomte.
  • Attends, vieux ! intervint Florian. Avec Alexandre, on se met Jeudi à faire de la boxe du côté de Dansaert. Florian héla Alexandre. Alexandre était un ancien champion d’équitation qui par extension, on appellait le « chevalier » !
  • Mec ! Hein qu’on fait de la boxe jeudi.
  • Juste à côté de la Bourse ! répond l’autre mollement, la mâchoire inférieure légèrement en avant et on eut dit remplie de salive. Joseph se dit que c’était la raison de cette grosse lèvre, retenir à l’intérieur le suc. Comme les mâtins espagnols qui rassemblaient et protégeaint les moutons des loups. Ces chiens magnifiques avaient un surplus de chair sous le coup pour résister aux morsures de loups. Ils sont à présent  à 5 à parler en veste de costumes bleues.
  • Ça peut le faire Lisbeth part le jeudi à Tel-Aviv. À part ça, personne n’est chaud de se faire un petit tennis?
  • À l’occasion, peut-être, répondit sans excitation, le vicomte. Joseph restait quoi devant cet accent qui émanait de cette bouche humide.
  • Attention ! Il arrive ! dit Florian.
  • Ça va vieux ? demanda un petit sourire en coin, l’hôte.
  • Tranquille et vous ? dit Marc en arrivant.
  • Florian changea directement de directions pour ne pas laisser aux autres l’occasion de louper le coche.
  • Bon et sinon, t’as des photos de ta piscine? Marc ! L’enfoiré se fait construire une maison d’architecte avec une piscine à débordement !
  • Il n’y a pas un connard de belge moins riche qu’un autre. Bordel. Ils sont tous plein aux as. Je rigole… T’es un de mes potes qui as le mieux réussi ! dit Marc à Joseph avec une pointe d’ironie. Puis il se retourna vers Florian. Mais pas autant que toi partner.

« Partner ! » C’est la blague dont ils ne se remettent pas. 3% de parts. Bien joué Partner.

Il sortit son téléphone. En écran d’accueil, quelques courbes de croissance de la bourse. Florian les regarda un instant avant de déverrouiller son téléphone. Décidément, toujours au top. Pour se représenter Florian, c’est très simple. Cyril Hanouna. Le même en blond. Grand sourire. Dents blanches. Cheveux broshingués. La réplique rapide. Sur les 15 années où Joseph a connu Florian. Flo a changé 10 fois de style. Bizarre que ça ait abouti à ce style de beau-fils parfait. Veste bleue pâle. Chemise blanche. Des Westons. Jusque-là, c’est acceptable bien que trop conventionnel. Sans prise de risque. Joseph a su prendre des risques et c’est ce qu’il attend des autres. Et sûrement pas qu’il mette un pantalon rose. Rien ne justifie un pantalon rose. Le jour où Florian est passé partner, Florian s’est allumé un Cohiba. Il n’avait jamais fumé de sa vie. L’a pompé en entier. En cherchant de temps en temps à le passer tout baveux. A la fin, il l’avait jeté sur la maison classée d’à côté. En criant « Partner ! » et faisant des bonds. « Partner ! Partner ! Partner ! »

  • Si tu cours Joseph, … Joseph attendit qu’il fasse glisser les autres écrans. T’es forcément sur Nike Runing ?

Joseph sortit son Androïd.

  • Ah ouais. Dit Florian. T’es un comme ça. Les autres rigolèrent. Samsung.
  • Combien de kilomètres ? Ils ouvrirent en même temps leurs applications. Et les kilomètres défilèrent avant de se fixer sur le compteur. 272 pour Florian. 395 pour Joseph. Joseph ne dit rien mais ses yeux oui.
  • Ton kilomètre le plus rapide ?
  • 3 minutes 50. Toi ?
  • 3’55. Les sourcils de Joseph dessinèrent des accents circonflexes.
  • Je suis gros moi. Tu pèses 20 kilos de moins que moi. Ton plus long run ?
  • 12.
  • Hé mec. Tu vas chercher ton journal avec ou quoi ? Les autres rigolèrent. Depuis combien de temps, tu cours. Joseph ne sut pas comment vérifier cette donnée et Florian prit son téléphone des mains. 4 ans et demi ! 10 kilomètres tous les mois. à cette allure-là, je t’aurais dépassé à la fin de l’année.
  • T’es con !
  • Tu sais quoi ? Faisons un défi ! Je t’envoie une friend request.
  • 60 km en un mois ?
  • Let’s go !

Florian sortit un cigare d’un nouvel étui qui accompagna sa main dans de nombreux gestes pour attirer l’attention sur le havane.

  • Tu sais ce que dit Freud sur les cigares ?
  • Qui ? répondit Florian pour signifier clairement son désintérêt.
  • Je rêve ou c’est l’application Tinder ?
  • T’es fou ou quoi ? C’est mon Tumbler. T’es au courant quand-même que l’année dernière, des hackers ont piraté et dévoilé 32 millions d’inscrits sur le site Ashlhey Madisson. Fini l’extraconjugale. Il s’agit plus de jouer au con. Ils rigolèrent tous ensemble.
  • Comment tu fais toi alors ? Florian leva la tête de son smartphone, relevant le sarcasme. Il examina la sincérité de Joseph. Comme s’il abordait un plat local dans le fin fond de l’Inde.
  • Je couche avec la tienne. Pas de risques qu’elle parle.

Joseph regardait autour de lui. Il cherchait déjà quelqu’un d’autre à qui parler. Se dirigea vers le bar, hésita à prendre un autre verre.  Quand Florian mit son bras autour de son épaule et lui susurra :

  • Je vais sur Happn.
  • J’ai entendu parler de ce truc. C’est quoi ça encore ?
  • C’est un genre de Tinder qui te permet de retrouver les gens que t’as croisé.
  • … Joseph resta muet.
  • Ps : tu ne le laisses pas ça sur ton portail. Tu laisses ça bien gentiment dans ton Apple store. Ou ton androïdstore machin… et tu prends un pseudo!

Lisbeth

In Uncategorized on 05/09/2015 at 2:36

La première chose qu’elle fait en rentrant, c’est son petit rituel de purification. Elle trouve quelque chose qui ne va pas et le dénonce à voix haute « Pourquoi les lumières sont-elles allumées ? Tes chaussures dans le corridor ? Et puis s’affale en soupirant dans le canapé.

  • Quelle journée de merde ! J’en ai marre de bosser ! Mes collègues me font tous chier !
  • Moi aussi, je suis content de te voir !
  • L’assurance pour l’accident me rembourse  seulement la moitié.
  • Toujours la même chose ! Igor se retint de penser à l’état de ses finances.
  • Tu m’aimes ?
  • Pourquoi ?
  • J’ai effacé toutes les données de la France, aujourd’hui. Ils vont me virer.
  • Tu dis ça tous les jours !
  • Parce que c’est vrai . J’ai publié le nouveau logo de la société en ligne avant la date.
  • Pourquoi tu ne le retires pas.
  • Parce que je viens de l’apprendre avec le décalage horaire et que je n’ai pas les codes donc ce ne sera pas avant demain.

Elle se lève du canapé et imite sa collègue.

  • Ouhhhhhh, Caroline n’est pas de bonne humeur, aujourd’hui ! Je crois qu’elle n’est pas contente parce que j’ai mis son assiette sur sa table. Mais quelle instit celle-là, je te jure !

Igor et Lisbeth rient et sans comprendre pourquoi, Igor ne peut s’empêcher d’être pathétique.

  • Tu sais tout ce que je voudrais, c’est réussir un gros coup. Et nous mettre à l’abri. Et là, je me mettrai à écrire…
  • Mon scénario, je sais… Encore et toujours… Le manuscrit que ton grand-père t’a laissé sur la guerre, après sa mort.
  • Il l’avait dédicacé à ses petits-enfants. Un sursaut de conscience l’atteint au front. Comment j’ose dire cette phrase pour la centième fois ? Ils se regardent navrés de leur propre médiocrité. Ils pourraient en rire mais ils sont plus cyniques que bout en train.

Igor peut sentir le vent tourner dans l’esprit de Lisbeth. Des nuages s’assemblent. Son coude sur la table. Son repas protéiné et avec gluten, qui plus est.

  • Qu’est-ce que tu manges vite ! Et comme si il était abonné à Dieu sait quel schéma systémique, il la regarde se mettre en colère.
  • Bienvenue chez les ploucs ! T’as pas envie de retirer ton coude de la table. En fait, tu sais quoi ?
  • Je crois que j’ai grossi depuis que je suis avec toi !
  • Ah bon !
  • Oui, dès qu’on mange, tu fais toutes sortes de trucs stressants. Du coup, j’associe chaque repas au stress…
  • Et moi, t’es pas en train de me stresser pendant que je bouffe, c’est quoi toutes ces critiques ? Igor se redresse et quitte la table.
  • Qu’est-ce que tu fous ? Tu t’en vas ? dit-elle alors qu’il quitte la table sans un mot. Ah oui, c’est ça ! Tu te casses ! Tu vois ! Toujours du stress. Il la ferme et comme un renard, il fuit à la recherche d’un terrier. La chaleur extérieure l’absorbe. 35 degrés. Il y a un type qui téléphone seul dans sa caisse avec l’air co. Ça doit péter dans les chaumières. Il file au resto d’à côté. La sonnerie de son téléphone hurle. Il la coupe et s’installe à l’intérieur. Commande un rafraîchissement et le garçon vient lui offrir des rillettes et faire la discussion.
  • C’est pour l’autre fois. Quand je vous ai mis à la porte.

10 très chers amis qui donnaient une véritable démonstration de l’alcoolisme social en pleine semaine. Son téléphone vibre sans interruption. .

  • Tu es où ? S’il-te-plaît, reviens ! Je t’aime ! Je m’excuse ! dit-t-elle avec une voix toute douce, lèvres en avant, figure poupine. Igor cède et revient.

Il franchit à peine le pas de la porte qu’elle l’agresse. « Je te déteste ! » Elle se tient dans le salon, torse  nue, ses immenses seins à l’air, un couteau entre les mains, tourné vers son ventre. « Je vais le faire ! Tu me rends folle ! Je vais me couper le bide ! » … « C’est la seule manière pour que je maigrisse. » rajoute-t-elle un ton plus bas.

  • Arrête !
  • Ne t’approche pas ! Ou je me plante !
  • S’il-te-plait bébé ! Elle lâche le couteau et se met à se donner des coups dans le ventre. Igor lui saute dessus et la prend dans ses bras alors qu’elle se débat en criant, en pleurant. Des pleurs de rage. Il lui murmure à l’oreille : « Il faut qu’on se change. On est en retard pour le tennis ! » Le sésame agit. Elle essuie une larme comme une fille de neuf ans et s’achemine gentiment vers la salle de bain comme s’il ne s’était jamais rien passé. Il vérifie que le calme est bien revenu après la tempête et fonce dans la chambre enfiler un t-shirt. En même temps qu’il chausse ses baskets, il ordonne des commandements militaires. « Plus vite que ça matricule 222 441 ! Jamais vu une lenteur pareille ! Au Nam, ces putains de bridés vous boufferont avec leur bol de riz si vous ne vous vous magnez pas un peu le cul. Bordel de merde, vous êtes sourde en plus de ça ! Je doute que vous soyez faite pour Tigerland, ma petite ! Est-ce que vous êtes faites pour la guerre espèce de sac à puce ?
  • Chef, oui chef ! crie—t-elle en sortant pimpante, de la salle de bain, belle comme un camion avec sa petite jupe verte et argentée de pom-pom-girl. Elle attend au garde à vous.
  • Vous voulez des félicitations ou quoi ? Mettez-vous toute suite au pas de course matricule 222 441 ! Et plus vite que ça ! Il la suit, attrape son sac de tennis et ils sortent de l’appartement, chargé d’électricité. Instinctivement, ils courent ! En zig zag. Comme si le climat les avait fait perdre tout ce qui leur restait de bon sens. Ils courent en zig zag comme des gamins ou comme des jeunes adultes qui ne savent plus comment exprimer leur besoin de chaos.

Sporty

In Uncategorized on 05/09/2015 at 2:34

Dans le parking souterrain du club, à vingt mètres de sa voiture, Joseph eut un doute et ferma à distance une seconde fois sa BMW série 1 noire. La simple vue de ce château dans lequel, il s’entraînait une à deux fois par semaine lui prodiguait une sensation de bien-être. À l’accueil, il échangea sa visa contre un cadenas, passa le portail de sécurité et s’engouffra dans les escaliers. Il descendit jusqu’aux vestiaires des hommes. Joseph eut la confirmation directe de sa théorie. Seulement des mecs, avec des grosses bites, tombaient la serviette. Les autres galéraient sous leurs essuies, pour enlever ou renfiler leur pantalon. Il fit un tour d’horizon. Il avait la plus belle bite. Les vieux n’en avaient décidément rien à foutre d’exhiber leurs bouts de chair dégueulasses. Il se demanda si sa bite à lui aussi changerait de couleur avec l’âge et adopterait cet aspect violacé qui semblait correspondre à la quarantaine et cette teinte brunâtre à la décade supérieure.

Il déboula dans la salle de fitness, sautillant avec ses nouvelles asics, ultra légères. Sur les premiers tapis, des mecs faisaient des abdominaux face à des miroirs. Une série de filles couraient sur des tapis roulant, avec leurs écouteurs dans les oreilles. Il faut remercier les designers des nouveaux leggings pour ces deuxièmes peaux de couleur plus fermes et plus soyeuses. Son œil averti reconnut tout de suite le cul d’Inès. Ses fesses montaient l’une après l’autre sur l’appareil à two steps. Le cuissard de polyamide et élasthanne épousait parfaitement ses courbes. Les bords et la ceinture en silicone offraient un maintien optimal et une optique minimaliste. Quand on a goûté au chamois craft active et sa coupe ergonomique, il n’y a plus de retour en arrière. Joseph, lui-même se faisait une fierté d’avoir opté pour ces habits modernes. Quand il arriva à la hauteur d’Inès, ils eurent l’air de deux Dieux en tenue de lutte. Leurs muscles saillaient sous cette nudité lisse et acceptable. Joseph regarda le cadran d’Inès. Le nombre de calories éliminées, la fréquence cardiaque, la vitesse, le temps.

  • T’es déjà là depuis trente minutes ?
  • Et oui. Trop lent mon vieux ! T’as mes médicaments ?

Il regarda sa poitrine immobile sous l’élastique. Et les rajoutent blondes qui venaient fouetter son dos.

  • Bon, je vais suivre le cours de cycling ! Il commence dans deux minutes.
  • Dépasse toi mon chéri !

Se sachant sous la surveillance d’Inès, Jo marcha droit vers la salle. Ignorer, de nos jours, étant en soi, un mode de séduction. L’indifférence, un gage de qualité. Joseph garda la tête haute et le dos bien droit. Conscient pourtant qu’aujourd’hui, ça ne servait plus à rien de se faire désirer.

D’autres hommes en survêtements de sports franchirent en même temps que lui les portes insonorisées. Des lumières au sol, changeant du rouge au vert, au bleu, au blanc, marquaient le chemin jusqu’aux différents emplacements de vélos. Chacun, armé de son essuie, de gourdes et de barres protéinées, installa ses affaires personnelles. Il prépara sa machine. Il fixa la hauteur de la scelle, celle du guidon et régla la résistance. Il fut déçu de ne pas apercevoir de gonzesses. C’est pourtant ce qui l’avait fidélisé. Un cours entier à pédaler après deux noix de coco irrattrapables. Dans une salle plongée dans le noir. Des éclairs lumineux de toutes les couleurs ponctuaient une électro progressive. Passant par la position un, assise, la deux, debout, les mains sur les premières poignées.  Et la trois, les mains sur les cornes, le cul en arrière. Il avait brûlé 1050 calories. Un exploit. Le coach avait terminé le cours en affichant les statistiques de chacun sur le mur du fond. Tout le monde avait terminé trempé dans cette boîte de nuit pour sport-addict. Un grand moment.

Il commença son warm-up. Pédalant dans le vide. La résistance au minimum. Vidant son esprit.  L’électro s’enclencha. Le plafond s’illumina. Faute de diversion, Joseph passa toute l’heure à scruter le cadran de ses deux voisins. Visiblement plus vieux, que lui, il ne comprenait pas comment ils pouvaient obtenir de meilleurs résultats. Trois fois, il appela le coach. Pour vérifier les réglages. Sa position. Et enfin changea de vélo. Il se promit de s’entraîner plus.

Rentrant dans le jacuzzi, Joseph s’adressa à Inès qui avait été rejointe par Sybille. Les deux amies étaient d’une blondeur identique. Typique du nord du pays.

  • Tu vois les vélos dans les aéroports où tu pédales pour recharger ton téléphone ? Il se baissa pour embrasser Sybille en serrant les abdominaux.
  • Oui. Répondit-elle, se prélassant dans les explosions d’eau chaude. Pourquoi ?
  • Rien. Dit-il en cherchant sa position.
  • Ou comme dans la pub Contrex ? suggéra Sybile.
  • Oui… Il la toisait à travers les mini geysers.
  • Et donc…
  • Je ne sais pas. C’est dommage de ne pas convertir cette énergie. Je me demande s’il n’y a pas un truc à faire.
  • Charger une ampoule. Se moqua Sybile.
  • Pour le moment, il veut tout transformer en business…

Leurs poitrines bouillonnaient.

  • Syb a trouvé un mec.
  • Sans blague. Répondit Joseph sarcastique. Pour lui, Il existait la jeune trentenaire mariée. Puis à l’autre bout du spectre, il y avait Sybille. Fêtarde, alcoolique, droguée. Enchaînant les relations. Sautant les mecs et les petits déj.
  • Yes !
  • Génial !
  • Dix ans de plus mais bon pourquoi pas ? rigola-t-elle.
  • Comment il s’appelle ?
  • Jérôme.
  • Et tu l’as rencontré comment ?
  • Un ami d’ami.

Elle commença une explication mêlant vernissage et verres de trop. Joseph observait le jaillissement des bulles devant lui. Il sortit du bain à la fin du monologue pour prendre une douche.  Une fois la douche terminée, il se rendît au hammam. Sybille marchait à sa rencontre. Elle portait un de ces maillots une pièce qui leurs donnent l’air de dauphines. Il contracta ses pectoraux. Elle passa juste à côté de lui. Il y eut un contact. Celui de deux truites. Bras contre bras. Un glissement.

Junon

In Uncategorized on 03/09/2015 at 12:20

C’est un des passages favoris de la journée d’Igor. Place Poelaert. Pas qu’elle soit belle. Son monument à la gloire… Où quelques soldats en longs manteaux se bousculent. Comme si le premier avait mis un but. Non. Le Palais de Justice. Bof. Quoi que ? Sa totale couverture d’échafaudages. Ses barbelés. Ses militaires. Les kalachnikovs. Igor aime voir des armes de temps en temps. Être en contact avec la mort. De la puissance de feu dans des mains irresponsables le rassurent sur l’imbécilité du monde. On censure la technologie. Mais on n’a au moins l’honnêteté de mettre des bons petits soldats prêts à tirer au moindre malentendu. Il se demande. Quelle serait sa stupéfaction si demain, le Palais de Justice était protégé par des robots ? Au Japon, les employés d’une société en robotique travaillent un humain sur deux. Un robot, un humain. Un buste de robot et l’humain travaillent à la chaîne à construire de nouveaux robots. Sauf que le robot lui ne prend jamais de pause. Ne commet pas d’erreurs. Ne dort pas et ne prend pas de congé. L’homme, lui, intercalé entre deux machines construit pièce par pièce son remplaçant. Le personnel est licencié petit à petit. Le chômage étant autrement plus problématique au Japon qu’en Europe. Le stress occupe une grande partie de la vie quotidienne. Le burn out japonais, communément appelé le Karoshi tue 10 000 personnes par an. Surmenages. Arrêts cardiaques. Un système de pension est mis en place pour les veuves. Mais ça n’empêche pas les tokyoïtes de faire la file pendant trois heures pour le Tokyo Robot bar à Shinjuku. Au sommet de la culture WTF, on retrouve ce qui n’est rien d’autre que fantaisie pour les Azumaotoko, les hommes de l’Est et les Kyoona, les femmes de la capitale. Des robots qui se battent contre des dinosaures et des requins montés par des fillettes en bikini. Igor a envie d’aller voir la Tour Eiffel d’Edo, de l’autre côté du globe. En attendant, il traverse la place où est installé ce qui ressemble à un pot de fleur géant mais n’est autre qu’un bar éphémère. Quelques transats vides. Il marche sur le pont, c’est sa partie préférée. Igor aime les transitions. Les aéroports, les gares, … Et même les tunnels. Contrairement à beaucoup de gens, se retrouver enfermé dans un tunnel ne lui pose pas de problème.  Igor aime les huis clos. Les sas de décompressions. Un peu moins les sas de compression mais il aime cet ascenseur. Qui l’espace de dix secondes fait voir tout le centre-ville. Une tour, une crête de cathédrale, les toits en tuiles rouges. Et les lucarnes citadines. Deux étages plus bas, on débarque sur la rue Haute. Ne cherchez pas c’est belge. Caractérisée par ce collé-serré d’habitations, de bars, de guinguettes, de magasins en construction. Il règne en permanence un bruit de scie circulaire. Autant de cigales. Les gens transportent, déplacent, complotent. Les gens ne sont pas beaux. C’est le moins qu’on puisse dire. Et ceux qui veulent t’adresser la parole, veulent ton fric. Mendier est devenu proactif. La nouvelle manche se fait dans le dialogue. Excusez-moi. Je peux vous parler deux minutes ? … Une petite story du non-succès avant la fameuse question : Vous n’auriez pas un euro ? Le roumain a tué la manche. Par ces comportements exubérants. Beaucoup des amis d’Igor ont, auraient vu de leurs propres yeux des roumains en limousine déposer des femmes au coin des rues. Elles feraient exprès de faire des fautes d’orthographe dans leurs implorations manuscrites, drogueraient leurs enfants pour qu’ils ne pleurent pas et leurs chiens pour qu’ils n’aboient pas. Business is business.

C’est dans cette longue rue à sens unique où débouchent nombre de ruelles, autant de cartels et indépendants du Generosity business qu’Orson a choisi d’établir sa galerie.

Il faut y entrer du pied gauche et la saluer. Ma petite chérie. Ma belle. Bi-biche… C’est la première consigne et condition qu’il a reçue pour s’occuper du lieu. Vingt mètres carrés de tableaux, certains accrochés aux murs, d’autres au sol. Deux panneaux divisent l’espace dans le sens de sa longueur. Au début, il traversait entre les sculptures d’argiles et de bronze, comme un potentiel pachyderme. Maintenant, il se sent plus à l’aise. Salut salope ! Et va droit au débarras derrière allumer les plombs. La musique s’enclenche sur Wim Mertens. Les couleurs se réveillent.

Avant de commencer, il sort  toujours sur la rue. S’étirer. Aujourd’hui, il y a Samuel qui est là. Il tient le magasin d’à côté. Rocking Road. Une boutique de grande taille. Casques de motos, vêtements de motards… Samuel n’a pas un look de rockeur ni une grande taille. Il porte des habits des années 60. Aujourd’hui, Samuel observe un style soigné. Coupe Jeames Dean. Lunettes rondes. Pantalon haut. T-shirt dans le pantalon. Toujours un peu retroussé sur les chevilles.

Igor s’est tout de suite bien entendu avec Samuel. Pas seulement parce qu’Igor aime les inconnus. Parce qu’ils lui prodiguent une deuxième chance. De réinventer son histoire. Mais surtout parce qu’avec un inconnu, on ne peut pas parler des gens qu’on connait. Fléau bruxellois.

Ils se bouchent les oreilles, le temps qu’une ambulance passe. L’hôpital est au bout de la rue. Puis s’accoudent à une barrière. Samuel boit un café. Une rousse aux tâches de beauté sur le visage, habillée d’une veste militaire rentre dans son magasin. Ce qui n’empêche pas Samuel de savourer son café. Il la surveille d’un œil. Igor, pendant ce temps se laisse rattraper par ses pensées. La générosité, la crédulité, la croyance. Les gens ont tout saboté. Se dit-il en se remémorant son city trip du début de l’année dans la ville historique de Rome. Trois fois, ils sont passés, lui et Lisbeth devant la Fontaine de Trevi. Sans la reconnaître parce qu’ils la rénovaient. Ils la trouvèrent enfin sous un amas de plexiglas et de structures transparentes. Un guide expliquait. Et il poursuit sa pensée à voix haute pour la partager à Samuel.

  • Tu savais que pas moins de 7500 euros étaient récoltés tous les jours, en pièces dans la fontaine de Trévi ?
  • Ça me fait un peu pensé au Pont des Amours, à Paris qui craque sous les cadenas.

C’est ce qu’il y avait d’agréable avec Samuel. Il aimait les analogies. On ne s’éternise pas sur un sujet. La rousse sortit et monta dans un 4×4 Wrangler. Mastodonte blanc d’une dizaine d’année.

  • Il y a une phrase d’Oscar Wilde que j’aime beaucoup. Igor laissa la rousse partir et écouta. « Everything is about sex. Except sex. Sex is about power. »
  • Tu dis ça pour la rousse.

Il sortit un mouchoir et nettoya ses lunettes. Il ne daignait pas répondre lorsque c’était trivial. Igor enchaîna sur autre chose.

  • Tu fais de l’argentique ? Ou du numérique ?
  • Fuji pour le numérique. Et canon, pour l’argentique. Mais j’utilise principalement le Fuji.
  • T’as une chambre noire ?
  • Un grand foutoir. Un ami a vomi dans le révélateur. Depuis, plus trop touché.
  • Et tu photographies quoi ? demanda Igor en observant la bague argentée qu’il portait à la main droite. Il remarqua pour la première fois qu’il portait une alliance à l’autre main. Il ne dit rien.
  • Principalement, des photos de rue. Igor l’avait déjà aperçu arriver ou repartir, portant son appareil en bandoulière.
  • Des personnes ?
  • De temps en temps.
  • Des modèles en studio ?
  • Ça m’est arrivé.
  • Du nu ?
  • Il y a eu une fille.

Samuel est calme. Il sort un paquet de cigarette de sa poche de chemise et s’en allume une.

  • Une femme d’âge mûr. J’étais étudiant.

Samuel a un regard intelligent et direct. Entouré d’un visage juvénile. Ce qui lui confère une aura de petit génie. Igor imagine l’adolescence de Samuel tel qu’il est à présent. Samuel lui avait confié qu’on l’appelait le tueur en série. Et qu’on les surnommait lui et sa copine les mormons. Ce à quoi. Il avait réparti : Bande d’incultes. Vous devez confondre avec les amish. Les mormons ont plusieurs femmes mais s’habillent comme tout le monde.

  • J’avais installé un pare-avant. Mais elle ne l’a pas remarqué et s’est déshabillée tout de suite.

Il tira une bouffée sur sa Winfield.

  • Alors j’ai commencé à shooter. J’avais un grand-angulaire Nikon 35 mm. Ce furent mes premiers tirages noirs et blancs. Je les ai toujours. Elle avait une croupe magnifique. Abondante en poils. J’avais bien spécifié que je voulais une femme avec des cheveux longs. Très longs. Elle pouvait être plate mais avec des cheveux longs. Une seule photo m’intéressait. Quand elle fût nue. Je lui ai demandé de faire une tresse avec ses cheveux. Je me souviens de ses aisselles. Ces derniers centimètres qui manquaient d’elle, je les photographiai.

Igor imagina Samuel aussi stoïque que maintenant. Fumant.

  • Ses bras tricotaient une tresse roide. Jusqu’à la cuisse. Quand elle eût fini. Je lui ai demandé de se mettre à quatre pattes. De mon appareil, il ne restait que son clitoris de vierge. Alors j’ai déposé sa tresse par-dessus pour le cacher. Son crin pendait dans le vide.

Samuel jugea la clope puis l’éjecta. La figure poupine mordit ensuite dans un cookie.