Thomas Cock

Archive for the ‘Uncategorized’ Category

Loyautés invisibles

In Uncategorized on 30/03/2020 at 3:23

Encore quatre heures de vol. Je lance Youtube sur mon smartphone Androïde. C’est un Huawai 20 Pro lite. Jamais été trop IPhone. Je reconnais qu’Apple assure mais j’aime bien pouvoir pimper mon engin. Et c’est aussi vrai pour les ordinateurs. J’aime tripatouiller les bécanes. Les puces électroniques, le zinc, toutes ces saloperies, j’adore. Enfin, je ne peux pas vraiment dire que j’adore le Zinc. Ce ne serait pas bien de dire ça. J’ai vu ce reportage sur ces machines qui raclent le fond des océans pour en dénicher sur les crètes. Des millénaires que ça va prendre pour regénérer. Je me souviens que le docu nous fait passer pour des salauds. Apparemment, tous les autres pays ont signé cet accord, l’accord de Paris, je crois, me souviens plus, pour faire des océans des eaux territoriales neutres de tout business, sauf devinez qui… nous, les Etats-Unis d’Amérique.

YouTube me propose cette musique en 528 Hertz: Release Iner conflict: Stop overthinking: Remove negative thoughts. Je n’ai pas de conflit intérieur, je ne suis pas en train de trop cogiter et je n’ai pas de pensées négatives. J’appuie sur « Play ». Peut-être après tout. Si ça se trouve, je ne m’en rends pas compte. Peut-être que le conflit est souterrain. Peut-être que mes pensées en surface cachent des pensées négatives plus profondes dont je n’ai pas conscience. La musique débute. L’écran affiche des images de spirales, des symboles de chakras, le tout sur fond de galaxies qui tournoient doucement sur elles-mêmes. Le beat est lent et apaisant. Je me mets à bosser.

Mon style de musique est plutôt « Electro » généralement. Même si tous ce que je fais doit être vachement précis, j’aime l’adrénaline et les pulsations liées à ces compositions. J’aime quand ma tête vogue à toute allure. Vous connaissez peut-être d’autres gens comme ça qui ont besoin qu’il y ait plein d’agitation autour d’eux pour pouvoir se concentrer, ben moi, c’est musical. J’ai besoin que ça prenne toute ma tête, que le son se répande partout. Bref, c’est pas du tout mon style de choisir ce genre de nappe sonore délicate pour sensibles mais je me suis dit, peut-être qu’après tout c’est ce dont j’ai besoin. Pourquoi sinon l’algorithme me le propose-t-il ? C’est là que j’ai réalisé. On a une confiance aveugle en l’algorithme.

Vous connaissez l’expression « Go with the flow » ? Eh bien, l’algorithme a complètement absorbé le flow. La plupart du temps, par exemple, je laisse YouTube ou Spotify choisir mes musiques. J’en choisis une au départ et puis je dérive de chansons en chansons en mode aléatoire. Le tout basé sur mes goûts.  Je vais de temps en temps sur YouTube parce que j’ai l’impression que c’est plus « sauvage ». J’imagine que le mot que je cherche est « libre-arbitre ».

Voyez, sur Spotify, il y a des playlists pour à peu près tout. Vous pouvez construire la vôtre bien sûr. Mais… Il existe déjà une playlist « Réveil », une playlist « Sous la douche », une « petit-déjeuner », une « aller au travail », une « commencer à travailler », « prenez un break », « déjeuner », « digérer », « Après-midi ». Choisissez le type d’après-midi que vous voulez : « Chill », « Cool », « Relax », …  à un moment, il faut bien « Rentrer du travail », avec toutes les variantes que vous voulez «  A vélo », « En voiture », « Oublier le trafic », « Apéro entre amis », « Dîner en amoureux », « (Se) Coucher ».

Le lendemain, vous pouvez rejouer le tout en mode aléatoire. Ou juste sélectionner « Mardi ». Vous avez saisi ? J’ai personnellement complété cette liste non-exhaustive avec « Hangover » et « Quand tu veux que les gens se cassent de chez toi ». Ouais, c’est pour ce genre de raisons qu’on met un code sur son ordi, sur son phone, sur sa petite vie privée. Pour pas que les autres voient quand on n’est pas sur les rails. 

En fait, je crois que c’est, entre autres choses, parce que je rigole de ce système que je n’en ai pas pris conscience pendant longtemps. Si je dois me rendre quelque part, je prends un Uber et l’application choisit pour moi le chauffeur le plus proche. Si je m’y rends à pied, Google Map sélectionne l’itinéraire le plus rapide. Si je veux regarder un film, Netflix me propose ses propres nouveautés ou ce qui a été le plus visionné par les autres membres. J’achète presque toutes mes courses sur Instagram ou Amazon. Je me rends à des événements que je trouve sur Facebook et qui me sont proposées dans un rayon de 5 Kilomètres. Parfois Fever. Pour les restos, TripAdvisor ou Zumato. Si je dois aller plus loin, disons en voyage, je suis membre Opodo et je ne pars que sur les destinations les moins chères. Ensuite, je réserve un logement avec Airbnb. Je laisse toujours des reviews.

Je crois honnêtement que c’est la meilleure manière pour les hôtes de s’améliorer mais aussi pour les voyageurs de ne pas être dupes. Et pour être vraiment tout à fait honnête, ça va vous paraître un peu farfelu mais j’ai toujours cru qu’un jour, les réseaux sociaux deviendraient vraiment influents. Je veux dire qu’on prendrait en compte les actions de l’un et de l’autre pour juger qui a contribué ou non à la société. Et que tout serait décidé comme ça. Et qu’on pourrait dire qui est pertinent dans tel ou tel domaine et pourquoi. C’est fou ce qu’on fait par peur. Non ? Enfin je veux dire par anticipation. J’ai lu des trucs sur le bouddhisme et ils parlent tout le temps de n’avoir aucune attente, et du coup, je me demande si c’est ça ? Si s’en remettre à ces automatismes peut apporter le bien-être ?

Comme toutes les jolies meufs, je suis sur Tinder. Vous pensez peut-être que les jolies nanas n’ont pas besoin d’aller sur Tinder. Mais c’est tout le contraire, ce n’est pas tellement un truc d’estime de soi, genre je doute de mon physique, non, c’est plutôt, il y en a marre des re-lous. Si je suis sélective, si j’utilise bien mes likes, l’algorithme me présente les plus beaux gosses du quartier. Enfin à 20 kilomètres à la ronde. Pas envie de me taper plus que ça pour un verre avec un type douteux ou qu’un type vienne de plus loin pour moi, je trouve ça désespérant. Je ne suis pas tellement porté sur le physique. Il n’y a rien que je trouve plus séduisant que le cerveau, je suis une sapo-sexuelle, mais je ne suis pas sûre de vouloir une vraie relation alors tant qu’à coucher autant qu’il soit beau.

En probabilité, j’ai beaucoup plus de chances de rencontrer un mec sur Tinder que dans la rue ou au bar. Que ce soit l’homme de ma vie ou un coup d’un soir. J’ai également un nombre bien plus important de chances que ce soit un beau mec et qu’il partage les mêmes intérêts que moi. Je ne cours pas après les gars mais disons que le mec qu’il me faut soit pas sur Tinder mais qu’il soit dans la rue, disons que je le croise et que je ne l’ai pas vu, alors il est peut-être sur Happn. Happn avec son système de géolocalisation ne laisse rien passer. C’est comme qui dirait donner toutes ses chances au flow. Si vous n’êtes pas satisfaites, il y a ces nouvelles applications super détaillées où vous encodez tout ce qui vous fait kiffer. Genre, il suffit de souhaiter et voilà, si ça, ce n’est pas le monde de l’esprit, je ne sais pas ce que c’est. On peut dire que le libre arbitre a vachement évolué, non ?

Je suis ultra connectée. C’est clair. J’ai même une smart Watch. J’adore. Mais quand j’y pense de temps en temps, je réalise des trucs. Comme par exemple, quand je commande une pizza, je prends des ailes de poulet et un coca avec, ils me demandent toujours si je veux « conserver mes choix ? ». Et c’est vrai pour tous mes choix. Toutes les fois où votre smartphone vous demande « une fois seulement » ou « toujours » ? Combien de fois vous cliquez sur « une fois seulement » avant d’abandonner et de cliquer sur « toujours » ?

« Conserver mes choix ». Pour gagner quelques secondes. Pour ces quelques secondes qu’on gagne, on perd notre choix et du coup, je crois, notre intuition. Alors est-ce que l’algorithme, c’est le flow, ou alors une grosse habitude ? Est-ce que la robotique est en passe de devenir la nouvelle zone de confort pour humains ? J’ai lu ce livre : La bosse. Vous connaissez ? C’est un mec qui dit que depuis que nous évoluons, nous, les humains. Nous nous redressons mais depuis l’apparition de l’ordinateur, nous nous affaissons de nouveau. La bosse. Le taf. Il a tout pigé le mec.

C’est génial comme idée. Vous comprenez ? Est-ce que nous avons atteint le sommet de notre évolution ? Est-ce que nous laissons la place aux machines ? Et si oui, vous croyez que c’est possible qu’elles nous remplacent ? J’ai eu une pensée bizarre l’autre jour. À vrai dire, je l’ai souvent. Si les machines sont en passe de devenir intelligentes, qui dit qu’elles n’auront pas la mémoire de leurs formes précédentes ? Genre, « Je ne suis plus un aspirateur. » et qu’elles nous en voudront pour la maltraitance, pour l’obsolescence programmée, … J’essaie généralement de me convaincre qu’elles auront plus d’empathie que nous et qu’elles comprendront qu’on était qu’une bande d’irresponsables qui cherchions à bien faire. J’ai du mal à croire à cette dernière phrase.

Enregistrer mon mot de passe. Mémoriser mes versements bancaires. Même si à cet âge, je ne faisais pas encore tellement de versements. Je suis sûre que vous pouvez penser à dix autres trucs auxquels je ne pense pas que la technologie a facilité et a transformé en habitude. Genre, j’ai un pote, il a même une application pour retenir tous ces mots de passe. Trop drôle, un jour, il a oublié le mot de passe de cette application.

Les news ! Exactement la même chose. Si vous avez cliqué sur tel sport ou tel artiste, on vous les ressert en boucle. Je ne vous parle même pas de politiques. Et leurs tweets à la noix. Vous avez peut-être lu 1984 ? D’Orson Wells. Le mec déchire. Dans ce livre, le gouvernement n’arrête pas de changer ses déclarations sur le passé et tout le monde doit admettre que le passé est différent. Faire comme si de rien n’était. Je trouve ça fou. Un beau jour, je lis que vous savez bien qui, le gros Donald, a dit « je le connais très bien, il est comme un frère… » puis le frère en question, il fait connerie sur connerie, et le même président dit « je ne le connais pas, je ne l’ai jamais supporté. » Qu’est-ce qu’on peut faire à ça ? Ça me rebelle qu’il n’y ait rien à faire. Il n’y a rien de pire que l’absence de choix.

Il y a un autre truc que je n’arrête pas de me demander à propos des news. Si je clique sur un article républicain, est-ce qu’on me resservira des articles démocrates ensuite ? Ou est-ce qu’ils vont disparaître de mon mur petit à petit ? Un peu comme s’il n’y avait plus que Fox tv. Qu’est-ce qui les empêchent de contrôler les news, en vous mettant juste sous le nez ce qu’ils veulent que vous lisiez ?

Je sais bien que tout le monde se pose les mêmes questions. Je me demande tout de même comment cela se fait que les plus vieux soient pas plus politisés. Peut-être qu’ils en ont marre ? peut-être qu’ils ont envie de jouer avec les nouveaux joujoux des jeunes ? Dans tous les cas, ils postent autant de crasse que nous sur les réseaux sociaux.

J’ai eu l’idée de faire des sondages sur Facebook et d’écrire mes réflexions mais je ne me vois pas faire des vagues et attirer l’attention sur moi. De toute façon, mes amis sur les différents réseaux sociaux ne sont plus mes amis mais les gens les plus populaires sur les réseaux sociaux. Vous commencez à comprendre pourquoi je laisse des revues ? Au fond de moi, je suis une rebelle mais je veux choisir de l’être. Vous comprenez ? Je ne veux pas être marginalisée sous prétexte d’impopularité. Alors, à cette époque, je suis encore présente sur tous ces trucs, je souhaite les joyeux anniversaires sur Facebook, par exemple, ça fait plaisir aux gens.

Sur mon Instagram, en dessous de mon profil, j’ai écrit la phrase de Jim Carrey : « Si les gens pouvaient être riches et célèbres pour s’apercevoir que ça n’a rien à voir avec ça… ». Ça fait bien avec mes 18 756 followers. Je m’autojustifie par cette autre phrase « Fake it until you make it ». Je like les selfies, les photos en maillot de bain, les publications des gens qui partagent leurs difficultés comme celles des gus qui voyagent, comme celles des meufs qui sortent en boîte, comme celles des types qui blaguent et même celles de ceux qui se croient comiques et qui ne le sont pas. C’est un vrai boulot. Comme à peu près tout le monde, je laisse toutes sortes de smileys, gifs et trente-six conneries sur les stories des autres et pire que tout, j’en fais aussi.

J’ai encodé mes périodes dans une application. Tous les mois, je fais plus confiance à cette app qu’à mon corps. Bien sûr, l’app m’a posé plein de question et du coup, je reçois de la publicité bien ciblée. Tampons biodégradables… Sérieusement, vous savez combien de temps passe la planète sur les réseaux sociaux par jour en 2018 ? 135 minutes. Bam ! Un septième d’une journée normale. Vous vous voyez passer un septième de votre temps à partir de maintenant sur votre smartphone ? Et ça ne va pas diminuer. Vous savez combien de temps on passe à faire l’amour par jour ? 1 minute. Bam ! 75 minutes à manger et à boire. 39 minutes avec les amis. Perso, je n’ai pas trop de potes. Et si on se voit, il arrive que quand on se voit, pendant qu’on se voit, on se texte, on se photographie, on se tag, on commente nos photos, on les like, on les partage…

Je mange toujours devant ma tablette mais je dirais qu’en moyenne, je passe plus qu’une minute par jour à baiser. Je pourrais tout à fait me chronométrer. Je pourrais même inventer une application comme Nike running qui comptabiliserait le temps passer à forniquer. Je pourrais même me faire sponsorisée par eux. Ça s’appellerait Nike Fucking. Tu pourrais partager tes temps, dire comment tu te sens après, commenter les courbes, laisser des avis, « Grosse bite, pas trop d’endurance. » « Motivé mais rien senti. » « Pas mal. Doué avec sa langue. » et des notes sur tes partenaires. Je crois que les mecs feraient beaucoup plus attention à ce qu’ils font si on laissait un avis après. Et si ça se trouve tout le monde profiterait des feedbacks. Vous pensez que ça marcherait ?

Il y a dorénavant le wifi dans les avions. Je suis tellement inquiète à l’idée de toutes ces heures à rien faire. Honnêtement, on sait tous que c’est la galère de dormir dans un avion. Même avec deux sièges de libres, c’est encore la galère. J’ai téléchargé le numéro un des ventes sur mon Kindle mais je ne trouve pas la bonne luminosité pour que ça ne me pète pas les yeux. Je bascule sur Netflix mais il n’y a pas un satané film qui me plaît. Je bascule sur Amazon Prime mais de nouveau pas un satané film qui me plaît. Avec le bruit de l’avion, de toutes manières, je n’entends pas bien les paroles. Je réserve des expériences sur Airbnb, des walkings tours ainsi que des expériences gustatives pour être sûr d’être occupée. Je lis un article sur la jeune porto-ricaine Alexandra Ocasio Cortez, AOC, qui vient de remporter son mandat démocrate et qui doit maintenant sauver les Etats-Unis. Je relance YouTube.

Je viens de finir mes études et ma mère a insisté pour me payer une année sabbatique, Gap year, on appelle ça aux Etats-Unis, pour que je voyage, que je m’ouvre l’esprit, que je vois du pays et des autres pays. Je ne sais pas combien de vies ça a changé ces trucs-là mais j’appréhende que ça change la mienne. Je ne vois pas trop comment une plage aux eaux transparentes peut changer quoi que ce soit mais je suis contente de savoir qu’à Saint-Martin, on peut faire du monokini. Je vais avoir les seins bronzés.

Sur le petit écran, toutes les roues de chakras s’imbriquent les unes aux autres. Toute cette relaxation et toutes ces ondes me rappellent un autre article que j’ai lu. La 4ième révolution est en marche. C’est assez stupéfiant d’imaginer que les révolutions n’ont plus de noms mais bien des chiffres. Pour une raison, très simple, elles sont menées par des machines. Depuis 2014, c’est le deuxième âge de la machine. Pour moi aussi, ça va être le deuxième âge de ma vie. Je suis apparemment une enfant des trois premières révolutions : La vapeur. L’électricité. L’informatique. Personne d’honnête ne peut mettre ça en doute à bord d’un avion qui a le Wi-Fi. Mais je suis surtout un prodige de la 4ème révolution : l’intelligence artificielle. 

Je ne sais plus exactement quel jour je m’en suis rendue compte ? Est-ce quand j’ai piraté ce site ? Quand on a atterri sur l’île, j’ai branché mon phone sur mon petit hub qui fait internet portable et batterie. J’ai bidouillé ce machin moi-même. L’électronique et le numérique, c’est ma vie intime. Franchement, vous en savez déjà plus que n’importe quel petit-ami que j’ai pu avoir. Que ma mère et mon père réunis. Que mon père, ce n’est pas difficile. Je suis un produit de la génétique modifiée… Mon père était un donneur. C’est marrant quand-même comme expression « donneur ». Grand donneur ! Une goutte de sperme, c’est tout. Personne n’ira dire que le mec n’était pas généreux ! Retenez, prodige génétiquement modifié de l’intelligence artificielle, goût prononcé pour l’Accélarationnisme et évoluant en Aérocène et on se comprend.   

C’est plus tellement simple de trouver ces repères dans une époque qui change si vite. Je vous aide un peu. J’ai une prof qui enseigne l’histoire moderne. Elle est à la base prof d’histoire médiévale et d’autres trucs qui se passent dans le passé. Le lycée a suspendu ces cours parce qu’ils disent qu’ils ne sont plus pertinents dans le monde moderne. Mais plutôt têtue, elle fait sans cesse des allusions aux vikings, aux wisigoths, aux celtes et c’est vrai que c’est dur de se sentir proches. Maintenant, elle enseigne l’Anthropocène et l’Aérocène.

Vous savez ce que c’est l’Anthropocène ? C’est une époque caractérisée par les effets environnementaux tangibles de l’activité humaine. Et l’Aérocène, c’est l’ère qui suit l’anthropocène. Les conséquences, si vous voulez… Un monde qui se construirait sur le précédent. « Un monde dans les airs. » dit Madame Schmout. Même pour elle, c’est bon le changement, de revenir au présent et d’utiliser ce qu’elle sait pour comprendre le futur…  

À Saint-Martin, il y a une phrase qui dit : « Un simple battement d’aile de papillon peut déclencher un ouragan. » C’est tout à fait le genre de phrases qui te retombe sur la gueule. Z’avaient pas lu Pierre et le loup ? C’est d’autant plus bizarre que ce sont toujours les gens les plus avisés qui sont les moins préparés. L’ouragan s’est pointé.

Leurs maisons sont en bois avec des grandes vitres pour voir la plage. Ce qui me fait penser à Marine County d’où je viens. Dans la Bay Area, toutes les maisons victoriennes ou mêmes les autres sont en bois et à flanc de collines, avec des grandes vitres et des vues sur la vallée. Soi-disant, le bois absorberait mieux le choc. Perso, je trouve que ça a l’air bancal et que ça ressemble à la maison du deuxième petit cochon. Vous commencez à prendre conscience de l’étendue de mes connaissances littéraires ?

J’adore les citations. Madame Schmout, elle dit que je suis la fille idéale, lettrée et matheuse et que mon père doit être trop fière. Marrant, non ? La phrase, c’est d’Henry Bergson : « L’œil ne voit que ce qu’il est prêt à comprendre ». Comme les indiens lorsque les bateaux ont débarqué en Amérique. Jamais vu de bateaux… Ils n’ont rien pigé. Ce n’est pas tout à fait le cas pour Saint-Martin et les ouragans. Mais un de cette taille, c’est de l’inédit. Ce que je vois, j’ai du mal à le comprendre. Rien ne m’y a préparé. Même si c’est vrai, on m’a prévenue, à la fin des études, les parents essayent de se débarrasser de leurs enfants. 

Tout d’abord, les assistances ne viennent pas. Première surprise. Que fait la police ? Fatalement, les gens paniquent. Au début, les gens s’entraident. « Tiens, je te sors des débris », « Ma voiture fonctionne encore, je vous emmène ? » Lors de l’ouragan, je suis restée dans le hall de l’immeuble qu’est en dur comme a dit le couple chez qui je passe un mois en échange pendant que leur fils passe un mois chez ma mère. Me suis bien fait avoir sur le swap. Une chambre contre un courant d’air. Au début, les gens sont encore gentils. Puis, il y a les problèmes de ressources. Et là, le vieux, il s’est posté devant la baraque avec un fusil pour protéger tout ce qu’on avait pu tirer du super marché le deuxième jour. Apparemment, les pillards volent pour revendre. Ça, je dois dire que c’est probablement ma plus grande incompréhension. Pourquoi ? Contre quoi ?

La vieille, elle a appelé son assurance. L’assurance, elle a dit qu’il n’y a plus d’argent, que leur argent, c’est plus leur argent, que l’île est ravagée et que ni les assurances ni les banques ne peuvent couvrir la dévastation. On leur a proposé dix pourcents de la valeur de la maison, en roupilles, c’est tout ce qu’il reste comme monnaie ou peut-être plus, plus tard. Ou peut-être rien jamais. Ça fait très choix télévisé comme proposition de merde. En toute logique, elle n’est pas la seule à avoir passé ce coup de fil, et quand bien-même, elle est tellement pipelette que tout le monde a vite été au courant. De toutes les catastrophes naturelles qui sont arrivées à la terre, la plus dangereuse, c’est clairement nous. Il y a plein d’allumés qui vadrouillent en jeep pour voler leur voisin ou braquer les petits vieux comme mes petits vieux. Les bandits, ils tirent des rafales de balles dans la bicoque et on attend couchés pendant qu’ils fouillent sous les matelas, sous les tapis, sous les escaliers, sous les sous-verres à la recherche du moindre sou.

Réfléchissez deux secondes et dites-moi ce que vous comprenez vous ! Qu’est-ce que vous allez acheter avec de la thune quand il n’y a plus un magasin ? Quand l’argent ne vaut plus rien ? Je trouve que c’est une belle illustration de la folie humaine. Ou de l’aberration du capitalisme.

Ça m’a fait le même sentiment quand j’ai voulu breaker le bitcoin. Une monnaie qui représente une autre monnaie, une poupée russe en soi. L’argent a la valeur qu’on lui donne, disent certains, l’argent n’a pas de valeur, disent d’autres, vu qu’il n’existe pas autant de sous que nous en possédons sur nos comptes.

Une catastrophe arrive et les banques, elles vous annoncent qu’elles vont saisir l’argent sur les comptes pour reconstruire l’île. Et ces petits chiffres que vous possédez sur votre application, sur votre carte de banque jaune, noire, rouge, dorée, que vous regardez parfois derrière l’écran de votre ordinateur ou derrière l’écran d’un ATM, qu’est-ce que ça vaut maintenant ? On peut jouer à la poupée russe dans l’autre sens. Qu’est-ce que vaut le travail que vous avez fourni pour ça ? Les études ? Les idées ? La motivation ? Je trouve ça vachement intéressant ! Ça positionne. La valeur que vous lui donnez, je suis sûr qu’il y en a pas mal qui doivent rigoler maintenant. Vaut mieux aimer ce qu’on fait, n’est-ce pas ?

  • « L’argent n’est plus notre argent. L’argent ne vaut plus rien. » a dit le petit vieux à la petite vieille.

Ça fait bizarre de les voir pleurer pour des billets qui n’ont jamais été vraiment en leur possession. Pour un tas de billets ou pour ce qu’ils représentent. Pour un passé qui n’existe de toute façon plus ou pour un futur qui en soi n’a jamais existé. Ça m’a vraiment fait bizarre. Je n’arrive pas à ressentir de l’empathie. Peut-être parce que de mon point de vue l’absurde est trop grand. Je ne comprends pas l’attachement. Bien sûr, dans mon cas, avec une mère toujours absente et un père inexistant, c’est différent, mais l’attachement à l’argent, à son illusion, c’est quelque chose que je n’arrive pas à m’enfoncer dans le crâne.

La petite vieille a accroché un tableau à un mur dont le plafond a disparu, et là, ça a cliqué. L’argent, c’est une métaphore de la vie. Une de plus. On en fait ce qu’on veut ? Nous sommes maîtres de notre illusion. Nous déblayons les débris de la maison. Donc l’argent ne vaut plus rien sur l’île. Les gens ont, comme qui dirait, mal pris la nouvelle. C’est étrange, de regarder l’île à travers ma métaphore, sans l’argent, les gens ont perdu un sens, et en fait la nature de leur illusion. Et ça, c’est beau, c’est comme percer le voile. Alors on continue de déblayer. La poussière qu’on a devant les yeux.

J’ai posté via mon hub, des photos des gens qui déblayent et qui s’organisent face aux pillards. Je me sens comme une journaliste. Comme un pont entre deux réalités. En fait, avoir un pied de l’autre côté du Pacifique, constamment à faire le grand-écart, je réalise que je recrée des couches de protection. Je mets une image entre ce qui se passe vraiment et moi, un écran et des fantômes entre les rats, les poubelles et les sales types. Je suis plus concernée par mes stories que par mon rapatriement. Le vieux, il a dit « on a plus assez d’énergie pour ton truc, on doit rationner. ». C’est fini les likes et les messages de soutien.

La femme de ménage des petits vieux est venue vivre chez nous. Elle a tout perdu. Même son mari. Les secours se sont d’abord occupés des gens riches. On a recueilli des chiens et des chats. Ce qui veut dire diviser notre nourriture avec eux. Et maintenant elle. On se lave avec l’eau de la piscine. Tout le monde parle du grain de sable qui … On sait bien qu’on retournera à la normale. A avant. On vit une pause dans le temps où on peut voir tous les défauts de notre système et comment on fait tenir un éléphant sur un ballon. On parle des Atanasis qui ont disparus sans qu’on sache pourquoi. Des Nabatéens. Des Olmèques, des … Il y a plus de peuples qu’ont disparus que je peux en citer vivant aujourd’hui.

« Le grain de sable qui a fait dérailler le train de son chemin de fer ». D’autres disent « On vit une conséquence d’une cause oubliée ». « Qu’est-ce qu’un système où l’on retire l’argent et qui ne tient plus debout ? ». Et je pense à mon pauvre éléphant de cirque et à madame Schmout. « L’effet papillon. Quelle sera la conséquence de ce que nous sommes en train de vivre ? » « Y a-t-il un nombre limité de dominos ? » Le petit vieux a dit à la petite vieille :

  • Tu te souviens ? 
  • De quoi ? 
  • De nous, il y a trente ans ? 
  • Pourquoi ? 
  • On s’est dit. Regarde, on a une voiture, une maison, une maison de vacance, une société, une assurance, un fils, des chiens, des chats, … mais qu’est-ce qu’il reste de nous deux si on est à deux sur une île ? Juste à deux, sans rien ? Ce serait quoi nous deux ? Notre amour ? 

Je pleure le soir dans ma chambre sans toit, sous les étoiles. Sans la lumière des villes, on voit bien les étoiles. Je crois que je pleure à cause des étoiles. D’habitude quand je regarde Netflix, je suis généralement sur Instagram en même temps. Quand je lis sur les toilettes, j’écoute de la musique en même temps. Et là, les étoiles, juste les étoiles, plus brillantes que n’importe quel écran Led. Pas une émission de tv, pas un film, pas un livre, pas mêmes les cours de Madame Schmout ne nous préparent à regarder les étoiles. Je crois que je pleure de me voir nue pour la première fois.

L’humour au temps du Corona

In Uncategorized on 25/03/2020 at 7:13

Lucian Obscène était seul dans l’aéroport. Il avait appris la nouvelle du Corona via bouche à oreille. Heureusement, pas littéralement. Sa première pensée avait été que le COVID-19 arrivait une année en retard. Pouvait-on le reprocher aux scientifiques ? Les mayas s’étaient loupés plus sévèrement. Lucian ne pouvait pas se vanter d’avoir eu plus d’intuition. Il avait vu ce film issu d’un livre. Il s’était d’ailleurs fait la réflexion qu’on adaptait toujours les livres en films et jamais l’inverse. Personne ne s’était dit : « Chouette film ! Je vais en faire un livre ! ».
Eat, Pray, Love l’avait convaincu de faire un long voyage.

Après avoir rassemblé toutes ses économies, il convint que ce serait juste Eat en Italie. Et Coach Surfing. Il avait une théorie sur l’application. C’était l’enfant accidentel de deux autres applications : Airbnb et Tinder. Sans doute, les développeurs avaient-ils pensé : « On a trouvé le moyen d’avoir du sexe chez d’autres gens. Ce serait encore mieux avec eux ! ». Son expérience personnelle en France lui avait confirmé ses soupçons. « C’est ton canapé. Et ouvert, c’est aussi mon lit. ». « Ça explique sans doute les menottes au coin du lit. » avait-il répliqué sans feindre sa peur de l’engagement, lui qui ne savait pas dire « non ». Mieux valait peut-être éviter l’Inde.

Les parents Obscène avaient appelé l’aîné « Sigmund » en hommage au psychanalyste Freud. Sigmund avait récemment satisfait ce choix en commentant la pénurie de papier-toilette : « L’humanité régresse au stade anal. ». Lucian avait alors renchéri sur le groupe famille avec « Joli tableau ! ». 40 ans plus tôt, ses parents avaient trouvé drôle de l’appeler « Lucian » en référence au portraitiste Freud. L’humour était une histoire de famille et son nom un clin d’œil. D’autant plus ironique qu’à la naissance, son frère lui avait mis le doigt dans la cornée. Il en avait gardé une tâche de sang dans le blanc de l’œil et la paupière légèrement plus fermée.

Il était enclin à sempiternellement se poser la même question lorsqu’il songeait à son nom. « Était-il une blague ? ». On formulait la même question sur la vie. Ce qui l’amena à changer son regard du sens propre au figuré. Après tout, la devinette favorite de son père était aussi sa plus grande vérité : « Monsieur et madame Térieur ont deux fils ? ». « Alex et Alain Térieur » étaient deux jumeaux comme Sigmund et Lucian. Sigmund était sorti le premier en pointant son frère du doigt, mise à l’index qui avait duré jusqu’à cette subite décision que Julia Roberts lui avait inspirée.

Pourtant, on s’apprêtait déjà à le rapatrier. Il songea à sa famille. « Tu es le résultat des trois personnes les plus proches de toi. » Ce proverbe n’avait jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui. L’idée de réseau dût amener celle des réseaux sociaux vu qu’il ouvrit son téléphone. Il se demanda si Instagram se viderait comme la place Tian’anmen puis observa Le Monde à travers son téléphone. Un article titrait : « Les libraires se serrent les coudes et Amazon se frotte les mains. ». Au même moment, son œil rouge fut attiré par une carte de la même couleur à quelques mètres de lui.

Il se leva pour s’en approcher. Une tête couronnée. Il se mit à avoir chaud. Il aurait dû rester à la maison. « Quand est-ce que se représenterait une occasion de sauver le monde juste en restant à la maison ? ». Lui qui n’avait jamais travaillé ; l’occasion était venue de briller. Qui plus que lui était légitime pour donner des leçons aux autres sur la gestion du temps ? Qui ? Lui qui au seuil de la quarantaine avait fui ? Lui que le confinement avait appelé à mettre fin aux cons.

Lui, Lucian Obscène, détenteur du ‘fin’ savoir de l’oisiveté et amateur de cons sur internet. Lui, le délectant, le symboliste, l’amateur de sémantique et d’archétype, le complexe et frère d’Œdipe, se tenait face à une dame de cœur. Un sceptre à la main. Quand il se retourna, il y avait une fille assise à sa place. Un pinceau à la main. Il s’avança vers elle en récitant cette phrase « On n’attire pas ce qu’on veut mais bien ce qu’on est. ». Il se posa à côté d’elle et demanda :

– Vous attendez quelqu’un ?

– Ça dépend. Vous êtes modèle ?

– Ça dépend. Vous êtes…  

– Portraitiste.

– Et vous venez dans un aéroport en pleine contagion ?

– Quand on s’appelle Elisabeth Reine, on aime changer de perspective.

– On est deux.

– Jamais faite.  

– Qu’est-ce que vous regardez ?

– Votre œil. J’aimerais le peindre. Et vous ?

– Votre cœur.

Lucian Obscène fut traversé par une question qu’il répéta lentement à voix basse.

– A quoi ressemble votre cœur ?

Elisabeth Reine répondit doucement.

– A votre œil. Il est plein de sang et il voit à travers.

La libération de la culotte

In Uncategorized on 16/03/2020 at 11:41

Igor, un grand mince, een lange tuut, comme disent les brusselaires, tout de noir vêtu, se dressa comme une ombre à la vue d’une chandelle lorsqu’il vit Joseph.

  • Tu te fous de moi ou quoi ?! T’étais où ?
  • Ah de l’air co ! Quel bonheur ! Enfin !
  • 45 minutes de retard… s’exaspéra Igor en contemplant l’allure débonnaire de Joseph. On avait dit qu’on venait en avance.
  • Je suis désolé. J’ai dû prendre le bus.
  • C’est ça que t’es en nage ?
  • Ouais, j’ai dû apporter ma caisse chez le garagiste. Je ne te raconte pas la merde que c’était. Je ne la récupère que demain. Bref, ça n’a rien à voir ! Ou plutôt si ! J’ai vu la culotte d’une gonzesse dans le bus.

Igor se dit que quelque chose de nouveau émanait de Joseph. Il illuminait la pièce de son bonheur. Et peut-être un peu de son odeur aussi. Igor se demanda si c’était de la transpiration sous la veste bleue que Joseph portait manches retroussées. Joseph était particulièrement agité. Sa chemise en jeans, un pan coincé dans la boucle de sa ceinture, l’autre derrière son caleçon américain à rayures bleu ciel, le reste à moitié ouvert sur son torse velu et suintant, lui donnait un air bestial. Joseph regarda nerveusement le cercle de chaises pliables en plastique. Puis il leva les yeux sur un petit groupe discutant devant une baie vitrée faisant office de quatrième mur. A travers les vitres légèrement tintées de bleu, le monde avait l’air réfrigéré et le « T » que formait la grue derrière celle-ci gagnait en design dans cette couleur.

  • Ne me dis pas que t’es en retard à cause d’une meuf.
  • Pile en face de moi. Son siège était un peu plus haut que le mien si bien que ses cuisses commençaient presque au bout de mon nez. À la même distance à laquelle tu me parles maintenant, à moins d’un mètre et demi. Une culotte blanche.

Igor se tut. « Culotte. Culotte. » Pensa-t-il mécaniquement. Son cou se dressa et ses joues se raffermirent comme si un vent froid passait entre ses longs cheveux bruns bouclés.

  • Une robe bleue et ce genre de petite valise de cabine qu’ont les hôtesses de l’air ! Elle avait trop chaud. Tout le monde avait trop chaud.
  • Pourquoi t’as pas pris un Uber ?
  • Je déteste Uber.
  • Et un taxi ?
  • Il n’y en avait plus. Et depuis que j’ai payé le tiers du prix avec Uber, j’ai un blocage avec les taxis.
  • Tout le monde, je crois…

Igor songea qu’il aimait prendre le taxi, que c’était un des derniers endroits où l’on avait encore la paix.

  • Bref, c’était électrique ! Et ça puait la transe dans ce bus. Je m’en foutais. Je regardais tranquillement la culotte blanche et rien n’aurait pu me perturber. Je pouvais voir ses cuisses plonger comme deux montagnes lisses et dorées dans un lac enneigé. Je naviguais sur sa culotte d’un bord à l’autre. D’un élastique à l’autre.
  • My god ! intervint Igor. Il prit une chaise et se décida enfin à s’asseoir. Il tourna le dossier devant lui et s’assit à califourchon. Il glissa et accrocha un rideau de cheveux lisses et raides derrière son oreille droite.
  • Ouais ! Tu sais en plus comment la chaleur rend dingue.
  • Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter ton histoire.

Un véritable euphémisme pour Igor qui lorgnait sur le premier décolleté venu.

  • Si si. Et le mieux ! triompha Joseph, le doigt pointé vers le Tout-Puissant. Je pouvais voir où son sexe commençait.
  • Oh non !
  • Si ! La fente.
  • Une belle chatte moderne ?

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire une chatte moderne ? se demanda Joseph dans un spasme de frayeur d’être devenu obsolète en termes de pussy. Puis pensant à la peau glabre sous ses doigts, il dit seulement :

  • L’avenir du monde ! Les trois mots brillèrent dans l’œil de son interlocuteur comme une opaline dans le coffre d’une grand-mère.
  • Seigneur ! Je ne sais pas combien je donnerais pour être à ta place !
  • Attends ! Je souffrais le martyre. Plus je regardais, plus j’avais envie d’elle. J’en étais à penser à la sauter devant tout le monde. Le sang n’affluait plus du tout là-haut.
  • T’inquiète ! On est tous pareils !

Les cheveux d’Igor vibrionnaient devant son visage comme des ondes.

  • Mais j’étais certain d’une chose, c’est que je la suivrais n’importe où. J’étais là, le menton enfoncé dans ma paume de main.

Il mima le geste.

  • À regarder, sans bouger, sans ciller.

Il fixa la pause dans l’espace.

  • Obnubilé ! Je m’en foutais qu’elle me voit. Et tu sais quoi ?

Joseph n’attendit pas la réponse d’Igor.

  • J’avais envie qu’elle me surprenne. Puis j’ai cligné de l’œil.

Joseph retint sa respiration.

  • Elle t’a vu ?
  • J’ai levé les yeux vers elle, tous les muscles de mon visage décontractés dans l’apparence de l’indifférence. Serein. Et même un peu de défi à la limite de la menace dans les pupilles pour renverser la culpabilité. « Genre, vas-y ! »
  • Et elle ?
  • Des iris bleus et jaunes. On aurait dit l’intérieur d’un kiwi. Un kiwi bleu. Et le blanc tout autour qui rappelait sa culotte. Elle a soutenu mon regard. Et dedans, il y avait une expression, de l’arrogance, je crois.
  • Oh la salope !
  • Genre « Comment tu oses ? ».
  • Non ! Je vais crever ! Arrête !
  • Mais pas « Comment tu oses regarder ma culotte ? » Plutôt « Comment tu oses me regarder dans les yeux petit vicieux ? ».

Igor se tut pour la première fois comme s’il était en présence d’un phénomène surnaturel.

  • Alors j’ai baissé les yeux. Sur sa culotte ! Elle n’a pas refermé ses cuisses. Elle ne les a pas plus écartées.

Igor écoutait comme si le film de cette histoire lui était directement soufflé de la bouche de Joseph à travers un flux énergétique.

  • Elle s’est juste un peu engoncée dans son siège. De sorte que sa chatte me faisait parfaitement face. Ma première pensée fût si elle coince sa culotte entre ses lèvres, je fais une attaque, je sors ma bite ou je fais un truc insensé. Je te jure que je n’étais plus moi-même, dit Joseph, le regard fixé dans les pupilles d’Igor. À ce moment précis, je n’avais plus de femme et plus de bébé.

Igor écoutait transcendé par le récit sans réaliser une seconde qu’il tenait ses mains crispées sur ses genoux, prêtes à s’arracher la peau.

  • Mais plus bizarre encore !

Igor eut un soupir comme s’il avait absorbé tant de lumière qu’il était à son comble, comme une baudruche au bord de l’éclatement.

  • Son con me regardait.

Igor se tenait courbé comme une tortue en équilibre sur la base de sa carapace. Assis, le cou en avant, les yeux plissés et le poing serré devant la bouche. Il concentrait toute son attention sur son locuteur. Si on l’observait maintenant, on aurait pu croire qu’il suivait un cours magistral en fission nucléaire.

  • Je l’ai vu si bien. Sa courbure, sa forme unique. Je regardais si intensément que, petit à petit, mes yeux se sont perdus dans le blanc. Hypnotisés. Sans m’en rendre compte, je voyageais à travers cette culotte. Comme quand tu regardes ces spirales et que si tu les fixes suffisamment longtemps, elles s’inversent à un moment donné. Je la pénétrais ou c’était le blanc qui me pénétrait. On aurait dit une galaxie tournoyante. C’était métaphysique. C’était un voyage dans le temps. Dans l’absence de temps. S’emballa-t-il avant de lâcher sur un ton plus bas. Dans la vacuité.

Joseph s’arrêta pour s’essuyer le front comme si son corps revivait la scène.

  • Le pire ! C’était légitimé par ses deux yeux à elle qui me regardaient. C’était une canaillerie sous une autorité bienveillante. Elle se dandinait imperceptiblement. Ça ressemblait à la fois à un caprice de femme riche, superficiel et léger mais avec l’authenticité du décor, la réalité suffocante du bus, le côté populeux.

À ce moment, une jeune femme brune fît son apparition.

  • Bonjour tout le monde ! entonna-t-elle jovialement.
  • Et alors ? souffla Igor, aussi impatient qu’étourdi.
  • C’était son arrêt.

La demoiselle déposa son attaché-case à côté d’un trépied sur lequel un tableau blanc à marqueurs reposait. Joseph toujours animé de cette énergie animale la remarqua.

  • Quoi ? Comment ça son arrêt ? suffoqua Igor. Qu’est-ce que t’as fait ?
  • J’ai senti que c’était ma chance. Mon destin. Que si je n’y allais pas, mon corps se retournerait contre moi et ne serait plus jamais mon corps. Joseph baissa les yeux. Que j’en mourrais.
  • Et ta femme ?

L’animatrice surprit cette question.

  • Vous avez passé une bonne semaine ? S’enquerra la jeune trentenaire en s’adressant au groupe. Quelle chaleur !

Igor la déshabilla du regard. Ce qu’il prît d’abord pour un tailleur de marque à y regarder de plus près était une robe sur laquelle elle portait une veste en lin noir qu’elle ajustait gauchement.

Quand elle retira le vêtement aux allures de kimono, on put voir qu’elle avait pris un coup de soleil au niveau des épaules. Igor perdit sa concentration dans la nuque de l’animatrice. Il vouait un véritable fétichisme pour cette partie du corps. Les cheveux attachés quant à eux l’affriolaient. Ceux de la coach étaient traversés par une baguette qui les maintenait dans un équilibre délicat. L’été causait beaucoup de distraction à Igor. Il se ressaisit lorsqu’il constata les premiers participants s’approcher du cercle de chaises. Joseph et lui-même avaient convergés pas à pas vers les places proches du tableau. Joseph cependant rechignait à s’asseoir et évoluait à présent au centre du cercle. Igor le suivait et chuchotait.

  • Balance ! Raconte !
  • Je me suis levé. J’ai regardé les types autour de moi, accrochés aux lanières qui pendaient du plafond comme autant de macaques pas encore descendus de l’arbre. A ce moment-là, je ne croyais plus, je savais…
  • Que quoi ?
  • Que j’étais l’élu. Proclama Igor sans fierté ni modestie.
  • Comme dans Matrix. Bon dieu !
  • Je suis sorti la tête haute. Comme si le sommet de mon crâne était rattaché à un fil. Mes gestes m’étaient guidés. Une marionnette pour le désir qui me traversait. Un pantin sexuel.
  • Oui, oh ça va l’artiste ! On n’a plus le temps ! Dis-moi juste, si tu l’as serrée ou non ! qu’est-ce qu’il s’est passé ? Je n’en peux plus.

Joseph sourit.

Igor se leva d’un bond de sa chaise. Comme s’il eut été projeté, appelé au ciel, lui aussi. Comme si toute la bénédiction dont il s’était repu, l’avait arraché au sol. Igor au cours du récit avait fusionné progressivement dans cette trinité de regards iris bleus et jaunes-cuisses dorées-culotte blanche. La question de la consommation avait fait éclater toute la tension accumulée en lui. Igor se tenait au milieu des autres participants venus entre temps s’asseoir. Toutes les places étaient occupées à l’exception des deux leurs. Un simple déclic en lui-même l’avait rendu sourd à présent à ce qui se passait autour de lui. Il leva sa main, ses doigts articulés en forme de flingue qu’il pointa vers Joseph.

  • Dis-moi ce qu’il s’est passé ou je tire.

Ce dernier, les mains dans les poches de sa veste, l’air hébété, dit seulement :

  • Je crois que je l’aime.

L’animatrice légèrement désemparée décolla un marqueur aimanté du tableau et le pointa en leur direction comme pour les rappeler à l’ordre. Igor éprouvait un léger étourdissement. Les autres participants autour de lui tournaient comme des planètes. Et Joseph… Joseph venait de dévier de sa trajectoire. Il se secoua pour se défaire de ce frisson qu’était le destin.

  • Tu veux nous dire quelque chose Igor ? Tu veux peut-être nous présenter ton protégé ? interrogea la coach à qui le bleu indigo de sa robe conférait une aura de joyau dans cette pièce pareille à un écrin de verre. Un saphir brut.
  • Oui ! Et Igor en montrant Joseph du doigt, dit indigné : Ce con-là s’appelle Joseph et il vient de tromper sa femme.

Joseph, qui entre temps s’était assis, demeura stupéfait un instant les jambes et les bras croisés avant de se lever à son tour.

  • Bonjour ! Je m’appelle Joseph. Annonça-t-il à l’assemblée en hochant la tête et pinçant la bouche. Il s’humecta la lèvre d’un coup de langue rapide. Comme vous l’avez déjà deviné. Je suis dépendant. Comme vous. Et en plus de ça, je viens de tromper ma femme. Aujourd’hui, … il marqua une pause, je décide de ne plus rendre de comptes à la société. Et ce y compris ma femme.

On pouvait sentir la force monter en Joseph.

Un mec avec un gros bide, qui tenait par miracle sur une des chaises pliables beugla :

  • On l’emmerde !
  • Du calme. Corrigea la coach que la vulgarité rendait perplexe.

Joseph se tenait digne. On pouvait lire sur son visage une pointe de satisfaction, celle d’un homme qui venait de briser ses chaînes. Le rictus au coin de ses lèvres s’étendit en un sourire qu’il ne put réprimer. On vit bientôt toutes les dents de Joseph qu’il montra bien à chacun de ses auditeurs. Il promena un regard confiant sur les différents membres, les yeux dans les yeux, l’un après l’autre. Il termina son tour par un homme aux cheveux blancs, vêtu d’un loden vert, un mec qui suait le bien-pensant pensa-t-il. Une épave de la noblesse jugea Joseph sans rancune.

Alors Joseph se tourna vers la Coach. Un morceau de plastique blanc était accroché à une épingle et affichait « Anna » sur la bretelle bleue au-dessus de son sein droit. L’échancrure de la robe faisait converger naturellement les yeux entre ses seins dont on voyait qu’ils se tenaient blottis fermement l’un contre l’autre. Joseph s’attarda franchement dans son décolleté puis remonta les yeux jusqu’à sa clavicule et sinua comme un piton autour de son cou jusqu’à son visage. Il la toisa plein de malice dans les pommettes. Les zygomatiques tiraient sur sa bouche au point qu’il lui poussait une gueule. La conscience que les autres l’observaient et la lenteur sensuelle de Joseph empêchait Anna de reprendre la situation en main. Elle avait envie de dire quelque chose mais elle ne savait pas quoi. Quand il eût l’impression d’avoir enfoncé sa pensée jusqu’au fond des prunelles d’Anna, il se cambra et poussa un cri de loup. Il hulula. Comme un dément. Le loden vert sautilla avec sa chaise pour qu’elle tape sur le sol en guise d’encouragement. Un playboy en chemise blanche et veste noir, cheveux laqués en arrière aboya. Le bedonnant rigolait et se secouait de joie. Il sortait des petits cris aigus de son groin, pareils à ceux d’un verrat.

Igor contemplait la scène avec admiration et se mit naturellement à applaudir. Inconsciemment. Alors les autres suivirent. Le juif bronzé, de retour de Tel-Aviv qui n’avait pas retiré ses lunettes de soleil pour assister à la séance, fit de même. La maigrichonne au look de bourgeoise, qui se tenait ici comme à une swimming pool party, le bloody mary remplacé par un cahier de notes, le stylo rongé en guise de paille, se leva. Elle qui le plus vraisemblablement devait être la femme d’un homme dont l’absence se comptait en cocktails, dans sa robe à grosses fleurs sur son petit corps menu applaudit avec encore plus d’énergie et de conviction que les autres. Elle cria même :

  • Je ne serais pas ici si j’avais trompé le mien. C’est ce que je devrais faire !

Les applaudissements se tournèrent vers elle. Et chacun s’applaudit dans une contagion de pardon. On commuait ses fautes dans une ébriété partagée. Une exaltation du désespoir régna encore deux minutes avant que Joseph fasse signe à la multitude de s’asseoir. Dans son élan, il s’était demandé : Pourquoi je m’arrêterais ? Et il avait pris la décision de poursuivre dans cette voie. Quand Anna accepta de s’asseoir à son tour, de plus en plus agréablement convaincue par la tournure de cette séance, elle croisa les jambes, l’œil d’Igor cligna et Joseph éleva la voix.

  • Merci à vous ! Le plus dur, ça a été d’arrêter la drogue. Me persuader que je n’aimais pas ça. Echouer. Ne pas arriver à stopper le bazar net. Me retrouver dans une situation de confusion d’abord. Détester aimer ça. M’infliger une culpabilité constante. Jusqu’à ce qu’un beau jour, ça change de goût. Ce goût amer et métallique dans le fond de la gorge, que j’adorais me passer contre les dents qui te paralysait les gencives et la langue…

En disant cela, il se passa la langue sur les dents bien ostensiblement. Mû par le souvenir conscient d’un de ses professeurs universitaires qui lui répétait toujours : « Tu peux raconter n’importe quoi et c’est d’ailleurs toujours ce que tu fais… Des mots, des mots… Ce qui compte c’est le numéro que tu leurs sers ! Les gens veulent voir un numéro ! Et de préférence un numéro qu’ils ne pourront admirer nulle part ailleurs. »

 

  • Comment je pouvais aimer ça ?! Adorer l’adoration. Individuelle. Mutuelle. L’exceptionnelle sensation d’être exceptionnel. La poudre qui te monte dans le naseau, qui ensorcelle le cortex, qui aligne les neurones comme les notes d’une musique des Stones. Un rif.

Il renifla fort et pencha la tête en arrière. Il resta dans cette posture la bouche ouverte puis revint à son public les yeux écarquillés, verts cerclés d’une ombre, d’une intrigue.

  • La dope qui sollicite le nerf. Les veines qui rétrécissent et le cœur qui bat ! Qui bat ! Toujours plus fort ! C’est ce qu’on veut ? Non ?

Il ouvrit sa veste en considérant Anna.

  • S’arracher la poitrine ! On veut aimer plus. Vivre plus. Dépasser nos limites. Fouler l’interdit …

Il recoiffa ses cheveux brun foncé en arrière. Il s’attarda la main dans sa barbe naissante. Il porta son attention sur le beau-gosse à la chemise immaculée et sortit la sienne complètement de son pantalon.

  • La coke est tellement consensuelle. Has been ! Démago ! Je t’adore ! Moi aussi ! minauda Joseph avec une voix de pétasse. Tout le monde s’accorde. Excitation. Agitation ! Tout ça pour bander mou. Aucune personnalité ! Coupée au plâtre, à l’aspirine, à la poussière de roche… Pathétique, sniffer de l’aspirine entre connaissances sur le capot d’une caisse derrière le bar parce que les toilettes sont déjà full de gens qui font semblant de chier et bientôt chieront parce qu’au demeurant ce n’est qu’un laxatif. A quoi bon tortiller du cul si ce n’est même pas pour chier droit !

 

Il avait envie de faire un pet sonore mais se retint en voyant Anna. Une émotion glissa entre eux deux comme une bulle de savon. La bulle explosa quand il crut décerner de la compassion. De l’empathie ok mais Il ne voulait pas de compassion. Il ne put s’empêcher cependant de trouver ça attendrissant ! Spécialement dans ses pupilles couronnées de soleil. On aurait dit deux éclipses.

Il se frotta les mains. Sa main gauche retourna à la poche de sa veste. L’œil d’Igor cligna.

  • Le plus dur était fait. Maintenant, la clope ! Ça ne servait à rien de faire tout en dix fois. Fallait me prouver que j’avais fait des progrès. Une des décisions les plus dures de ma vie ! Me dire que ma dernière clope : je l’avais déjà fumée. Et que par conséquent, il n’y aurait pas de dernière clope. Elle était derrière moi. J’ai tenu en me disant que c’était plus facile que la coke et plus dégueu encore. Je suis vite devenu un de ces anti- fumeurs. De la pire race.

 

Joseph marqua une pause avant de découper les syllabes qui suivirent pour accentuer son propos.

 

  • Les ex-fumeurs. Je me disputais avec les passants dans la rue, les mecs qui allumaient des tiges au marché. Ma cible préférée. Faut pas fumer près de mes légumes !
  • Entièrement d’accord ! intervint la bourgeoise qui en profita pour rajouter : Je vous adore ! Et se présenta : Je m’appelle Clothilde.
  • Clothilde Comment?
  • Clothilde comme vous voudrez.

L’assistance rigola.

Joseph lui sourit et Clothilde fit semblant de vaciller. Elle chavira sur sa chaise. L’israélite la rattrapa dans un sauvetage théâtral qui le fit poser un genou à terre. Anna se demanda si un jour, elle aurait pu imaginer ça dans cette reconversion de l’audit financier au soutien psychologique. Un projet qu’elle avait développé elle-même pour abattre les différences de classes sociales que selon elle les dépendances traversaient et donc réunissaient. Le facteur numéro un : Une naissance difficile. Le facteur numéro deux : la génétique. Le facteur numéro trois : le contexte parental. Les trois premiers facteurs frappaient injustement à tort et à travers et marginalisaient sans tenir compte de la marge. Elle avait lu dans le thème astral qu’on lui avait offert pour son trentième anniversaire que son nœud nord, le but de son existence était d’aider son prochain. Elle avait donné sa démission du jour au lendemain. Persuadée que si le changement était la seule permanence de ce monde, cette douceur impermanente devait être une décision radicale. Elle n’avait encore trouvé personne pour soutenir son idée comme quoi les différentes addictions se renvoyaient les unes aux autres et qu’on ne pouvait en guérir qu’une à la fois. Et qu’à terme, il n’était d’ailleurs possible que de les guérir toutes à la fois sous peine de les voir inlassablement se substituer les unes aux autres comme le chocolat au manque de sommeil disait-elle. Au contraire, elle s’était vue détraquée par de nombreux psychologues et psychiatres ou autres experts en comportement qui clamaient le danger existant à mélanger des réhabilitations non similaires. Son bonus s’était écoulé dans la location de cette salle et la création d’un site web. Les dons se faisaient attendre mais elle croyait dur comme fer dans le principe de gratitude comme étant le principe de vie.

 

Igor, passionné par les propos de Joseph qui lui remuaient le bide, sentait une faim monter en lui. Un goût qu’il avait perdu dans l’abstinence. L’appétit. Une sensation qui s’était cachée derrière une apparente sagesse et qui mordait à présent.

 

  • On dit souvent, reprit Joseph ouvrant les bras, que la liberté s’arrête où commence celle des autres. D’où ce type s’octroie de fumer une clope alors que j’ai arrêté ?

La salle entière opina du chef.

  • La liberté du fumeur s’arrête précisément où commence le regret de l’ancien clopeur. C’est tout.

Le playboy acquiesça. Joseph s’enflammait dans sa logorrhée.

  • Rien n’attire plus l’homme que la connerie, la bêtise. C’est l’attraction maximale, non ? L’erreur, c’est notre moyen d’apprentissage, non ? Comment découvrir l’étendue du spectre sans l’extrême ? Et si on ne connaît pas ses extrêmes comment trouver son équilibre ?

Il serra les poings.

  • En tant qu’acte, la bêtise semble contrebalancer des années de justesse sur la balance d’une vie. Un mariage parfait, un jour, une tromperie et tout est ruiné. Il y a quelque chose de pas logique là-dedans. Si vous appelez la bêtise un problème, c’est qu’il y a une solution. Il n’existe pas de problème sans solution. De même, s’il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème. Vous comprenez ? Il n’y aurait pas eu besoin du soi-disant problème pour trouver la solution. Vu qu’il ne fallait pas chercher de solution. C’est aussi simple que ça, on crée des problèmes pour trouver des solutions. Et c’est aussi vrai pour nos dépendances que pour le monde. Le monde, il est très bien comme ça. Faut arrêter de se renvoyer la balle de la culpabilité. Chaque fois qu’on crée un coupable, on fait de nous des victimes. C’est ce qu’on fait avec la drogue, c’est ce qu’on fait avec nos dirigeants, avec le pétrole, avec nos conjoints, avec ceci, cela, on se déresponsabilise. Alors maintenant, on prend ses responsabilités. On comprend que la dualité est un challenge nécessaire pour notre évolution qui doit être embrassé pour être résolu.

Joseph brandit ses poings haut au-dessus de sa tête.

  • Bref, la dope, check. La clope, easy ! L’alcool. C’est le vrai chemin de croix.

Les autres le toisaient, sachant de quoi il parlait.

  • Arrêter la drogue te rend con, triste, bête, dépressif. La clope : irritable, … Et l’alcool : chiant. Tu deviens l’emmerdeur de service. Combien de restos ? demandait Joseph à l’assemblée devenue silencieuse et honteuse.

Il scruta les visages autour de lui.

  • Combien de fois on n’a pas eu le coup de dîner à dix et… On divise la note en dix ? Euh non ! Je n’ai pas bu 4 magnums de champ, cinq bouteilles de vin et des digestifs. Et encore des shots pour digérer les digestifs. Non ! Combien de fois ?! questionna-t-il la foule.

 

La remarque toucha tout le monde ! Et une autre salve d’applaudissements conquit les mains des membres à l’unisson.

  • Et le mec qui t’alpague : « Hé, tu vas pas nous casser les pieds pour un petit verre. Diviser en dix, c’est plus simple pour le serveur. Fais pas ton empêcheur de tourner en rond. » Empêcher les autres d’être ronds, non, vous faites ce que vous voulez de votre vie mais pas avec mon argent.

 

Igor était fier de son protégé. Fier et peut-être même un peu jaloux. Joseph se désinhibait. Et lui, Igor s’inhibait. La jalousie le renfermait sur lui-même, sur ce qu’il connaissait de mieux, un sentiment qui pouvait être à la base des plus belles expansions s’il était nourri par l’amour et qui sinon n’était que contraction s’il ne l’était pas, l’envie. Igor se sentit se rapprocher de la nuance qu’il avait toujours eu du mal à définir qui séparait envie et désir. Il avait l’impression que c’était une question de direction. Comme une bouche qu’il pouvait tourner vers l’extérieur ou l’intérieur.

 

  • Et puis tu réalises que tu n’es pas juste chiant pour la manière. T’es chiant dans le fond ! Et bientôt, t’es chiant tout court. T’es chiant parce que tu ne comprends plus rien à ce que tes potes disent et qu’eux, a contrario, se comprennent parfaitement. Tu es officiellement exclu de la plus grande secte au monde : L’alcoolisme.

 

Les têtes hochaient de consentement. Joseph n’ignorait personne et donnait de l’attention à tout le monde. Anna était conquise dans sa robe bleue Facebook. Ce type donnait du sens à ce qu’elle faisait.

 

  • J’ai eu envie de boire tous les soirs. Et j’ai eu soif un peu plus chaque soir. Jusqu’à ce que je trouve tout le monde bête. L’alcool a été mon amour impossible comme une femme qu’on regrette et sans qui plus rien n’a d’odeurs, de goût, de vie. Je suis tombé en dépression. Il m’a fallu des mois pour reconnaître que je ne savais plus m’amuser sans. Et d’autres mois pour m’amuser sans.

 

Tout le monde communiait ses douleurs à travers les dires de Joseph.

  • Après plusieurs mois d’hébétude constante et exaspérante, …

Joseph marcha de long en large, à travers la pièce pour intensifier ses dires. Ses mains gesticulaient, appuyaient certains mots de ses paumes et en soulevaient d’autres avec les doigts écartés. Il orchestrait ses phrases dans un balais aérien avant de replonger ses paluches dans ses poches où semblait se cacher son inspiration.

  • J’ai enfin réalisé qu’arrêter de boire pendant deux mois, ça ne m’était plus arrivé depuis mes seize ans, soit depuis quinze ans, soit depuis que j’avais commencé à boire.
  • Pareil, avoua le Loden vert.
  • J’ai aussi réalisé après un rapide sondage de mon entourage que c’était pareil pour eux, pour les autres. Exception faite des femmes enceintes qui boivent deux fois plus une fois qu’elles accouchent. Tout le monde boit d’un jour A à un jour Z, sans discontinuer, du jour où on peut jusqu’au jour où on ne peut plus. L’alcool est un verre d’un soir qui dure toute la vie.

Le loden vert grogna contre cette fatalité. L’hébraïque frottait ses lunettes sur sa chemise pimpante. Clothilde ressassait ses innombrables frégates en mer, ses vernissages, ses parties de cartes, ses dîners en blancs, ses mariages, ses noëls, ses anniversaires, ses dîners, tous ses dîners.

  • J’avais des œillères de cheval grandes comme des terrasses bondées de monde. L’absence d’alcool a été ma plus grande vérité. Une cécité qui cessait enfin. Une révélation. Je pensais que tout le monde était aveugle. En fait, ils étaient souls. Parce qu’ils n’avaient pas envie de voir ou…

 

Joseph n’acheva pas sa phrase. Il se redressa en sortant ses mains brusquement de ses poches.  Entraînée par le mouvement une culotte blanche s’envola comme une hirondelle. Les yeux d’adultes redevenus enfants l’espace d’un instant la suivirent émerveillés dans son ascension jusqu’à son apogée d’innocence et redescendre tel un parachute angélique dans la main de Joseph. Il replia les ailes comme si ce fut un papillon d’origami et dit :

 

  • Ça fait un an et demi que j’ai arrêté la coke, un an et trois mois la clope, un an dans deux semaines que j’ai arrêté l’alcool.

 

Il y eut une seconde de frisson.

  • Aujourd’hui, j’arrête la dépendance affective.

Les gens voulurent applaudir une nouvelle fois mais Joseph les retint. Les autres le regrettaient presque déçus que ça s’arrête. Lui-même emporté par la fièvre de ses mots, un lyrisme qu’il ne se connaissait pas, il aurait voulu que cette ivresse dure toujours.

Anna décroisa les jambes. Igor y vit la liberté.

Le galop

In Uncategorized on 31/08/2018 at 1:56
  • Tu crois à l’astrologie ?
  • Pourquoi je n’y croirais pas ?
  • T’es de quel signe ?
  • Sagittaire.
  • Et toi ?

Elle sourit simplement.

Elles auraient pu passer à côté car il n’y avait aucune délimitation. Tout était vaste et libre. Mais elles choisirent de passer sous l’arche de pierres et de fleurs. Symboliquement, comme on franchit un état de conscience, comme on brave une frontière intérieure. Un rosier était planté à la base de chaque colonne. Du reste, il n’y avait rien si ce n’est l’herbe à perte de vue. Elles avancèrent dans un nuage s’élevant, révélant la plaine.

Le sol semblait s’arrondir par moment dans la courbe de l’horizon.
Un sein au duvet de gazon.

Mère-nature frissonnait.

Cela sentait la fauche fraîche et cette odeur domestique, cette présence humaine, dans ce qu’elle avait de meilleure, les soins qu’elle prodiguait à la terre, apportait une douceur à la liberté de l’endroit.

Les filles s’assirent dans l’humide trace de la nuit. Perçait, ici et là, le soleil. Sous l’œil de Sue, sous l’œil de Leil. Sous l’immense ciel qui jamais ne cil. Sous l’éternel, sur l’éphémère, assises en tailleur, conscientes de la Mandala qu’avaient été jusque-là, le cycle de leurs existences, face à elles-mêmes, à leurs karmas respectifs, Leil dit :

  • Tu vois cet abreuvoir ?
  • Oui
  • C’est à ce qu’il parait le seul et unique point de rencontre entre les hommes et les chevaux sauvages.

Sue se tut. Sue sourit.

  • Je ne sais pas si je suis encore capable d’y croire ?
  • A quoi ?
  • Au rêve.

 

Leil respira avec son ventre. Respira avec son thorax. Respira avec ses épaules.

  • Tu sais… Le sagittaire est le signe le plus attiré par ses rêves …
  • Oui.
  • Et donc le plus à même de les atteindre. S’il se débarrasse de ses illusions.

Sue cherchait dans le champ autour d’elle un quelconque filtre. Que dans un clignement d’yeux, elle aurait voulu faire sauter.

  • Et pourtant, il redoute le moyen d’y arriver. L’acceptation de soi. Dit Leil en posant l’index au centre de la poitrine de Sue.
  • Sa propre nature. Son tempérament fougueux.
  • Il condamne sa bestialité et tend son arc contre lui-même.

Leil pensa : En fait inconsciemment, son arc lui indique la bonne direction.

Sue pensa : La plaie. Il tourne constamment son arc contre lui-même pour s’éprouver. Vu qu’à ses yeux, la douleur est réelle. Il vérifie à travers ce qu’il connaît.

  • Il cherche à être une meilleure version de lui-même.
  • Il aime boire, fumer, baiser et parler de ses sentiments. Mais à chaque fois, qu’il le fait, il s’en veut. Sa fierté le juge. Il courra dans tous les sens et ruera dans les brancards pour éviter de se reconnaître.
  • Et pourtant comme tous les signes, il est complet.
  • Quand est-ce que le sagittaire s’accepte ?
  • Quand il s’aime ? Quand il reconnaît qu’il a quatre pattes.

Leil posa ses deux mains sur les cuisses de Sue. Et poursuivit son ascension.

  • Pour courir, pour servir son animalité.

Ses doigts essuyèrent la rosée sur les hanches de Sue. Et glissèrent sur quelques gouttes jusqu’à ses seins. « Un cœur de feu. » Elle soutint le galbe de son soutien-gorge et de sa paume sentit le battement. L’écho divin. « Pour montrer la démesure de l’amour. »

Sue releva le visage et caressa des pupilles le regard clair des yeux grands ouverts de Leil.

  • Une tête haute pour comprendre la passion et distinguer la fiction de la réalité.
  • Un arc pour viser.
  • Pour comprendre la nature de la flèche, son but mais aussi son impulsivité.

Leil se releva sur ses genoux et se pencha sur Sue. Lui enserra le dos, enfonça ses ongles.

  • Son origine, son impulsion, son rêve.
  • « Le rêve est toujours l’impulsion et en même temps, le but de la vie. Quand le sagittaire le comprend et accepte sa superbe nature hybride », Sue retira son short et écarta les cuisses, elle avait envie de s’ouvrir à la terre, « il devient son arc, il devient sa flèche, il devient l’étoile qu’il vise. Il devient son rêve.

Leil tira la culotte de Sue. La rose de Sue rencontra la rosée.

Sue murmura :

  • Il devient pour autrui ce que le rêve est à la vie, une source d’amour.

 

 

La main de Leil se jeta d’une mèche de cheveux à l’herbe comme un cœur plonge dans l’océan. Elle sinuait comme un serpent dans les brins verts entre leurs deux feux pour attiser le temps. Les dessins magiques que ses doigts inscrivaient dans la lumière, gravaient des géométries sacrées dans l’espace de leur désir.

  • J’ai peur. Se retint Sue, qui avait été plus habituée à aimer qu’à être aimée. J’ai mon  cœur qui est tout petit, qui n’y croit plus…
  • On a toujours peur des gens qui nous ressemblent. Un peu parce qu’on a peur de s’aimer soi. Répondit Leil en déboutonnant sa chemise aux motifs d’aquarelles.
  • Mais aussi parce qu’on a peur d’absorber leurs projections.

 

Leil se redressa. Dégrafa la broche dans sa nuque qui liait sa tignasse à sa robe. La robe de Leil s’effondra comme une falaise aux pieds de Sue, la distance s’étrécit et le corps nu de Leil s’ensoleilla.

Leil resta. Suave et élancée d’élégance de la tête aux cieux. Elle éclipsa le visage de Sue de ses deux lunes.

Leil s’abaissa ensuite, s’allongea sur son flanc et embrassa le pied gauche de Sue.

  • Personne ne te demande d’aimer.
  • Ni même d’y croire ?
  • Les croyances nous bloquent tellement.
  • Elles nous projettent en même temps qu’elles nous attirent.
  • Elles nous mènent toujours à leur résolution. A leur dissolution.

Leil dirigea le pied droit de Sue vers son bas ventre alors qu’elle remontait à sauts de bouche le long de son mollet.

  • En fait quand je disais, l’important, c’est de croire.
  • Croire en l’univers, en l’amour, en l’infini, en l’impossible. Oui !

Dans le creux de son genou.

  • Mais, par contre, quand tu disais que tu ne croyais plus en l’amour. Peut-être que tu ne crois plus en l’amour unique, à avoir un seul partenaire, à celui qui dure toujours, à la fidélité, à la fusion, à la passion, à la romance, l’attachement ….

Dans le creux du genou, très légèrement.

  • Parce qu’il s’est passé X ou Y dans ta vie.

A la naissance de la cuisse.

  • Peut-être parfois parce que tes valeurs avaient besoin de changer, peut-être parce que ce que tu incombais à l’autre, tu le portais en toi, sans le savoir.

Elle guida les orteils du pied droit jusqu’au confluent de ses jambes.

  • De ce que tu crois être l’amour…
  • Peut-être que tu ne sais pas ce que c’est. Alors, comment, pourrais-tu y croire ? Je ne dis pas que tu n’as pas connu une forme d’amour mais peut-être, juste pas celui que tu recherches ?

Sue soupira, soulignant de plus en plus fort de ses orteils le secret sourire de Leil.

Leil gouta le sucre sacré de Sue.

  • Il y a quelques temps, c’est ce que je ressentais aussi, je n’y croyais plus, et je mettais tout dans le même sac. Je sais que normalement, c’est le genre de choses qu’on dit après des mois de relation mais peut-être qu’on ne sortira jamais ensemble alors… Quand je t’ai vu à la plage, que tu m’as servi à boire puis à manger, une gratitude immense s’est emparée de moi. Pour la vie mais aussi pour toi.

Sue haletait.

  • A ce moment, j’ai fait un souhait intérieur. « Laisse-la être ».

Et Leil s’arrêta.

  • Et comme à chaque fois qu’on fait un souhait, la vie vous met à l’épreuve.

Sue se panait.

  • Comment je pourrais te laisser être, près de moi, avec moi ? Alors que j’ai du mal à te laisser être loin de moi, alors qu’on n’est même pas ensemble ? A ne pas t’écrire. A ne pas t’envoyer des musiques ?

Leil léchait.

  • Comment ?

Léchait et charmait.

  • Je crois que quand l’envie d’aimer se présente, elle rappelle à elle son opposé, son désir de ne plus aimer. La déchéance du précédent amour.

Sue se laissa tomber en arrière et en même temps dans le passé.

  • Il faut réussir à reconnaître en quoi on avait tort et ne pas chercher à prouver qu’on avait raison avec une nouvelle personne.

Sue plissait les yeux, en proie au souvenir.

  • Alors, bien sûr, j’ai envie de connecter avec toi. Mais je crois que le plus important, que le plus beau cadeau, que je puisse te faire, c’est de respecter ce souhait. Te laisser être.
  • En moi, un mot vibre : Libre. Répondit Sue.

Leil laissait l’âtre être et rit :

  • Je me souviens d’un autre souhait. « La passion, les fleurs, les cris, les pleurs, … j’ai vu. Maintenant, j’aimerais savoir ce que c’est que d’aimer. »

 

Elles s’offrirent et murirent dans la vérité qu’il n’y a pas de chemin pour le bonheur. Le bonheur, c’est le chemin. Sue succombait au fur et à mesure qu’elle sublimait les mots qui lui avaient toujours fait peur : « Le détachement de l’amour ».

 

Leil surveilla l’étincelle. Et dans le silence indivisible, souleva l’œil.

 

Les deux chevaux se regardaient.

C’était bien d’être des animaux. De ne pas devoir arrêter de réfléchir pour ressentir l’énergie qui animait tout l’univers. D’être juste là, dans l’herbe, de savoir qu’ils ne pouvaient se faire de mal.

Prêts à courir.

 

 

Lettre à la famille

In Uncategorized on 05/12/2017 at 5:20

 Salut Maman, Salut Marc, Margaux, Mamy, Françoise, Géraldine, Alexia, Dimitri, Raphaël, Albane, Emil et Basil,

Non, je ne suis pas mort.

Désolé que vous vous soyez inquiétés, mais je n’étais pas dans ce hangar qui a brûlé à Oakland. J’ai eu Françoise au téléphone qui m’a dit que vous avez appelé l’ambassade de Belgique et que Gé voulait faire une annonce sur Facebook. Cet incendie est une tragédie mais pour ma part, je vais bien. Je suis presque gêné de le dire dans ces circonstances, je n’ai même jamais été autant en vie.

Vous disposez tous de fragments différents alors le mieux, je pense, c’est de reprendre au début.

Tout a commencé par un choix.

Le costume bleu ou le costume à carreaux ?

J’ai toujours éprouvé de la difficulté à me décider. Je crois que c’est la notion de responsabilité qui m’effraie et puis j’ai tendance à penser qu’un choix en entraîne toujours un autre et qu’en définitive, tous les choix n’en forment qu’un seul, la personne qu’on choisit d’être. J’ai mis les boutons de manchettes dépareillés de papy, un bouton de nacre et une marguerite argentée. Après avoir répété mon entrée devant le miroir dans le costume bleu puis dans le costume à carreaux, j’ai admis que les deux me seyaient et pour la première fois, je me suis dit qu’il n’y avait peut-être pas d’erreur possible. Je me suis alors reconnu dans la glace. J’ai eu confiance en mon élégance naturelle et j’ai tranché pour le british.

Lorsque je me suis dirigé vers le tram pour me rendre à la soirée de mariage, je me suis souvenu de toutes les fois où j’ai enfilé cette cravate, les entretiens foireux, où j’ai passé ma chemise blanche sans la repasser. J’ai contemplé les coudes qui s’étaient durcis sur les coins des bars, les bords des manches qui s’étaient effilochés à force de frottements le long des zincs et avaient pris la cendre dans les cendriers. J’ai aimé cette veste abîmée, cette éponge à musique, insatiable noctambule. Je me suis souvenu des fois où je suis monté sur scène et mes jambes se sont rappelées des pas de danse. Ce soir-là, j’ai choisi de croire de nouveau en cet habit. De croire que c’était le costume de scène d’un danseur.  Et ce depuis le fil qui coule dans ses coutures, depuis l’aiguille.

 

Je suis arrivé en dansant au Yacht Club. Le dîner n’était pas encore terminé alors j’ai bu pour patienter. La soirée s’est écoulée dans des scénarios milles fois répétés. J’ai continué à boire et à danser. Elle est passée deux fois devant moi. Je me suis installé à une table haute pour l’observer et répéter ce que je lui dirais. Il existe une règle qui dit qu’il ne faut pas attendre plus de trois secondes avant d’accoster une fille sinon on n’y va jamais. Je l’ai détaillée sous tous les angles durant un quart d’heure. Des lèvres roses très claires. Un sourire franc. Des yeux bleus joyeux. Une frange brune. Des petites oreilles. Un petit nez. Des points de beauté.
Une robe verte. Plus simple, tu meurs. D’une simplicité assassine.

Je me suis avancé vers elle comme je l’avais répété devant la glace et arrivé à sa hauteur, j’ai dit :

  • Il faut toujours se méfier des femmes qui portent des robes vertes.

C’est elle qui m’a regardé avec méfiance. J’ai reconnu que c’était nul et elle a répliqué avec un petit accent Anglais. Alors je me suis mis à parler, par je ne sais quel miracle, la langue des Monty Pythons. Parlé. Parlé. Parlé. Je l’ai littéralement soulé de sciences occultes et de champagne. Quand j’ai finalement épuisé mon trac verbalement, nous avons dansé. Nous avons gesticulé toute la nuit. Les regards se sont attardés et les tissus se sont frôlés. Jusqu’à ce que la tête tournant légèrement à force de farandole, sur le ponton au-dessus du canal puant, je me mette à croire à sa robe, à la machine à coudre, à la bobine, au dé et à la main derrière tout ça.
J’ai cru en son visage, en son regard et finalement en sa bouche.

Elle m’a dit en Anglais :

  • Demain, Je m’en vais à Bordeaux pour un autre mariage et après-demain, je retourne vivre à San Francisco.

Au bout de multiples soupçons de baisers, nous nous sommes abandonnés sous un ciel qui s’est éclairé d’une constellation lorsqu’elle m’a susurré son nom. Oriane.

Dans la voiture, sur le retour avec les potes et la cousine du marié, nous avons fumé un joint et cette dernière m’a demandé si je comptais revoir Oriane.

  • Je ne sais pas. Ai-je répondu le cerveau allumé. Je l’ai juste embrassée le plus possible pour marquer mon souvenir de l’empreinte de ses lèvres.

Elle a commenté.

  • T’iras loin avec les filles.
  • San Francisco, j’espère.

Au lieu de ça, je suis parti deux jours plus tard avec Maman et tante Françoise à l’Île de Ré. Dans l’avion, j’ai envoyé un message à Oriane sur Facebook. Quelques heures plus tard, à Saint –Martin de Ré, après avoir défait nos valises, enfourché les vélos et roulé jusqu’à la plage, un grand mot pour maman, Oriane a répondu :

  • … J’ai failli te devancer à l’Île de Ré en confondant mon train pour Bordeaux avec celui de La Rochelle.

La prose délicieuse en Français impeccable du reste de son message m’a fait réaliser à quel point j’ai dû avoir l’air idiot lorsque j’ai déclaré : « Let’s talk in English, it will be easier for you ! ».

J’ai ignoré ce dernier point et j’ai rebondi sur son lapsus volontaire par un peu de lyrisme :

  • C’est dommage. Les gens qui se trompent de train sont les poètes du destin.

Ce à quoi elle a répondu un peu plus tard:

  • Que le destin retienne son souffle.

C’est ainsi que notre découverte l’un de l’autre a démarré, à tâtons, escalade de messages poétiques vers des mots de plus en plus simples, de plus en plus vrais. Des sentiments sont nés le long des marais salants. De la tendresse a émergé face à l’océan Atlantique qui se tenait entre nous et de l’envie a éclos, le soir, durant les parties de cartes avec Maman, Françoise et leur passé.

Un jour, un aveu a remplacé les sous-entendus :

  • J’aimerais que tu me rejoignes à SF.

J’ai promis de sauter dans un avion dès que j’aurais terminé le premier jet de mon roman. Trois semaines après, je l’ai appelé pour lui annoncer que j’étais prêt. Deux heures plus tard pour la prévenir que mon passeport était périmé. Les dix jours supplémentaires qu’il a fallu à la commune pour m’octroyer mon passeport se sont avérés plus que nécessaires pour accomplir une série de magouilles financières pour récolter de l’argent pour le départ et pour rembourser les dettes que j’avais contractées en écrivant depuis des mois.

Dans l’absence de visages, nous avons appris à nous connaître. Dans le décalage horaire, nous avons partagé nos rêves. Dans l’incertain, nous nous sommes faits confiance et dans l’attente, nous nous sommes désirés. Dans les derniers jours, l’impatience s’est matérialisée dans un embryon d’amour, un diamant que j’ai trouvé par terre. Un Cubic-Zyrconia, rectification faite après expertise chez un gemmologue. J’ai fourré la fausse pierre précieuse dans ma poche. J’ai acheté des pastels gras. J’ai pris ma vieille valise bleue, deux trains, deux avions, et j’ai amené la pluie.

Pour la première fois, depuis des mois, il a plu des millions de litres sur la Californie. Au bout de trois jours d’averse, elle m’a surnommé Anamunchura, le pisse-Dieu. Ces jours ont revêtu dans ma mémoire les motifs d’un legging à fleurs qu’Oriane a porté lorsqu’elle m’a emmené visiter son studio d’artiste. Sur le chemin, elle a arrosé ses jambes en traversant des flaques et a ri la bouche au ciel, le visage à la pluie, l’âme libre jusqu’à son atelier où je me suis retrouvé nu pour soi-disant sécher mes habits.

Avant mon arrivée, nous avons étiré des ondes longues de 9 000 kilomètres entre nous comme des liens magiques. Ce réseau de connexions s’est déployé à présent en d’innombrables câbles striant le ciel de San Francisco et celui d’Oakland sous lesquels nous partageons notre temps. Un mois est passé. Un mois à suivre ces fils comme des intuitions, à emprunter des nouvelles routes, à réapprendre une langue, à comprendre une culture et une personne dans son contexte. A vélo, en long board, en tramway, en métro…  En voiture vers le Sud, Big Sur, un chemin vers l’immense. Au bord de l’Océan, nous avons fait l’amour sur les rochers. Nous avons monté notre tente sous les Redwood, un soir, à côté d’un circuit de Formule 1, le lendemain et le long d’une rivière, le dernier. Nous avons gravé nos initiales sur un banc et sommes rentrés à Oakland.

 

Un mois s’est écoulé dans la maison aux trois pianos sous la forme d’une collocation à cinq. Des discussions sur l’assassinat de Kennedy et des théories sur les ovnis ont noué nos contacts avec le propriétaire. Comme tous les personnages qui nous ont été donnés de rencontrer, Paul, le violoniste de l’Orchestre symphonique de San Francisco, a réverbéré dans ses questionnements intérieurs, une partie des nôtres. En nous confiant ses problèmes de paternité, il nous a dévoilé son enfance.  En jouant tous les matins, les Nocturnes de Chopin, il a partagé timidement avec nous sa solitude et son incapacité à communiquer avec sa famille. Il a 68 ans, il vit avec des jeunes qui pourraient être ses enfants mais qui ne le sont pas.

Ce mois a trouvé son apogée dans un dîner « post-apocalypse », un 9 novembre où amis et famille réunies à table, se sont tenu les mains pour prier. Paul a servi un gâteau au chocolat et à l’orange, « le menu jusqu’à janvier », comme il l’a suggéré avec une touche d’amertume.

La collocation s’était réunie la veille et avait voté qu’une personne de plus, en l’occurrence moi, troublerait l’équilibre et l’harmonie de la maison. Cette exclusion a été une bénédiction.  Je les en remercie encore. Le soir, après le dessert présidentiel, Oriane et moi avons fait une partie de tarot pour savoir si je devais rester ou prendre mon avion le lendemain pour Bruxelles. Je n’oublierai jamais ce moment.

Dans la lecture du Tarot, chaque lame correspond à une position du questionneur. Son passé, son présent, son futur, ses aspirations, sa relation aux autres… Si tous les arcanes m’ont marqué par leur capacité à suggérer des pistes de réflexion et par leur aptitude à dessiner une pensée ou à décrire un état, une carte en particulier a changé le cours de notre histoire.

La carte des quatre coupes. Le choix.

Cette carte représente un jeune homme assis en tailleur au pied d’un arbre. Le garçon hésite face à trois coupes. Trois possibilités, trois chemins, trois options que je soupesais depuis des nuits. Donner des cours de Français, espérer que ça paye le loyer, galérer mais rester. Rentrer en Belgique, toucher le chômage, et tout faire pour revenir le plus vite possible. La troisième option dont je vous épargne les détails mêlait un van, des crêpes et des performances en tout genre.
A la droite du garçon, un bras sort d’un nuage et tend la quatrième coupe.
Je venais d’écrire le premier jet d’un livre sur le chemin qu’on emprunte pour devenir soi et la difficulté qu’il y a à croire en soi (chemin et livre dont je commence seulement à comprendre le sens). Nous avons appelé cette quatrième coupe, la foi – faith, et l’alignement des cartes nous a décidé à rester ensemble et à avoir foi l’un en l’autre. Nous nous sommes endormis plein d’espoirs et d’images subliminales du Tarot de Marseille.

 

Comme vous le savez peut-être, nous avons repris un cottage à l’arrière d’une maison dans le quartier nord d’Oakland. Nous avons commencé à rénover cet abri que le quartier appelle communément « The studio » pour les nombreux musiciens qui y ont joué et vécu. Un trompettiste est venu réparer le toit et nous a expliqué l’histoire des Weathermen, un groupe d’activistes qui y a vécu dans les années 70. Nous avons arraché les plastiques qui servaient plus récemment à isoler les odeurs d’un trafic de marijuana et découvert un piano sous l’un d’eux parmi les vieux cartons, plein des affaires et secrets de famille d’une dame dont le prénom est Faith.

 

Faith nous a donné un endroit où vivre. Un trou à ratons-laveurs d’une soixantaine de mètres carrés. Nous avons d’ailleurs fait la connaissance de l’un d’eux, gros comme un bulldog, qui est descendu un soir de l’escalier arrière, plus exactement de la chambre d’un Allemand encore plus volubile que moi. Allez savoir ce qu’il s’est passé entre eux. L’Allemand, que nous surnommons #nofilter est un des 6 habitants de la maison de Faith. Il y a un japonais qui pondère l’Allemand et n’a jamais aligné plus qu’un « Hey ». Je ne sais rien d’autre de ce courant d’air. Un Français, ingénieur et catholique pratiquant, le gendre parfait. Une Colombienne, également ingénieure dont le petit-ami nous a parlé du recompte des voix dans son état, le Wisconsin. Danish, un pakistanais du Massachusetts, vient de décider de planter son master à Berkeley, pour  avoir un bébé avec son petit-ami avocat à Boston.

Nous n’avons pas encore trouvé de surnoms pour chacun des habitants mais nous appelons Faith « l’arbre » quand nous parlons d’elle en Français. Faith a 68 ans, elle vit avec des jeunes qui pourraient être ses enfants mais qui ne le sont pas. Bien sûr, c’est le prix du loyer exorbitant qui justifie la vie en communauté dans la Bay Area. Et quels enfants voudraient vivre avec leurs parents ? Cependant, la fille de l’arbre, la fleur, passe tous les jours faire ses lessives. Le fils, le bourgeon, est récemment revenu de L.A. pour lui demander de l’aider à quitter son business de marijuana dont l’expansion le dépasse. L’opulence, la culpabilité et un désir de rédemption se chamaillent dans ce gros corps à l’esprit enfumé. Même, la branche, l’ex-mari, est repassé soit disant récupérer des outils mais au lieu de ça, il a mis un verrou sur la porte de l’atelier.

 

L’arbre nous a donné un boulot. Faith travaille comme grantwriter. Elle rédige des bourses pour des organisations à buts non lucratifs. J’ai donc contribué à motiver des demandes de fonds pour la réinsertion de prisonniers. Je me vois encore à la conférence, au moment où l’oratrice a proposé un tour de table des présentations. Les Américains en général, et encore plus les afro-américains majoritairement présents ce jour-là, ont un super pouvoir. Celui de prononcer une phrase entière en une syllabe. Le tour de table des quarante participants, dans son rythme effréné m’a fait l’effet d’un rap. La rapidité, l’enthousiasme et la confiance des américains sont des traits que j’espère assimiler sur ce continent. Nous avons bossé sur une autre bourse pour l’assistance aux malades du sida et une troisième pour impliquer des jeunes sans-abris dans des projets artistiques. Le job consiste principalement à rédiger de la paperasse bureaucratique et en amont à interroger les responsables de projets, ces personnages bienveillants et hauts en couleur.

 

Par moments, j’entrevois, un sens, une synchronisation entre toutes ces choses ainsi qu’un drôle de parallélisme à ce que mon livre, que je n’arrive pas à terminer, s’appelle « le cœur et les couilles » et le fait de travailler sur des bourses, destinées à des œuvres caritatives, qui plus est. Se consacrer aux causes des enfants à la rue, des abonnés aux problèmes d’addiction et aux délits, procure un sentiment d’utilité. Par moments, un point commun ressort entre toutes ces personnes que nous avons rencontrées : Paul, Faith, leurs enfants, les colocataires et les différents membres de ces associations. Toutes ces personnes qui veulent tellement aider les autres, ont du mal à s’aider elles-mêmes.

 

De ces sources de douleur qui procurent du bien-être quand on en extrait la sève, a jailli l’ultime mise en abîme à notre vie de couple : l’art-thérapie. Oriane, étudiante en art et moi, spécialiste en n’importe quoi, nous sommes vus proposer d’assister des gens avec des problèmes de drogues et de les aider à s’exprimer, à guérir à travers l’art. Nous avons tous les deux failli pleurer quand une des participantes aux yeux fourbes et à l’intonation de Samuel L. Jackson a convaincu une autre participante qui ressemble à Ursula dans la petite sirène de se faire confiance, d’avoir du courage et de la patience envers elle-même. Le soir, j’ai dit à Oriane, je crois que nous faisons partie de quelque chose de plus grand, après avoir extrapolé, j’ai rajouté : « Si ça se trouve la terre est le cœur de l’Univers. » Elle m’a répondu : « Ou juste une cellule. » Je l’aime de la démesure avec laquelle, elle a agrandi mon cosmos.

Et j’ai envie d’agrandir le sien. D’un enfant, peut-être. Puis je pense à tous ces enfants et ces parents abandonnés autour de nous qui nous prennent pour leurs enfants ou pour leurs parents adoptifs. Je sais qu’il y a encore du chemin avant que l’on devienne de vrais parents et avant qu’on applique les conseils qu’on donne aux autres.  Je la regarde en face de moi, au moment où j’écris. Il y a un café en face de celui où l’on travaille qui s’appelle « Muse ». Elle sourit puis s’exclame avec tristesse face à son ordinateur :

  • C’est affreux. Il y a un étudiant de mon école qui a perdu sa petite amie dans l’incendie du hangar à artistes.

Nous nous prenons la main avec tendresse et nos yeux crient en silence notre chance d’être là l’un pour l’autre.

Je sais que c’est trivial mais c’est la seule conclusion à laquelle je sois arrivé depuis le début de ce voyage. Nous avons de la chance d’exister, de nous chercher, de nous trouver et de pouvoir nous aider les uns les autres. Nous donnons généralement les conseils que nous voudrions recevoir. Alors voilà, aimez-vous comme vous aimez les autres. Tout est en vous. Dieu, l’amour de votre vie, la réussite, la liberté, le monde, la paix, la compréhension, le courage, l’enfant et le parent, … Peu importe, ce sont toutes des cellules d’une même famille.

Je vous aime.

Thomas

Web Soumission

In Uncategorized on 05/12/2017 at 11:19

Web summit, kiosk Mercedez, file pour les cafés, 15h

  • Otoco?

Elle attend un café et une réponse. Blonde, Impatiente, 1m65, poitrine moyenne. Elle se tourne vers le comptoir. Elle attrape deux gobelets en carton en tend un au jeune homme.

  • So What’s Otoco?
  • Bonne question ! répond Thom, les yeux verts perdus dans le présent.

Le menton de la blonde se lève entraîné par l’appréhension de ses sourcils.

  • J’aimerais dire que c’est un mouvement. Dit-il rêveur.

Agacée, elle sort son smartphone et scanne le QR code du badge jaune qui pend à son cou. Elle accueille le résultat sur l’écran avec un mince sourire puis se tourne vers sa collègue.

  • Il n’existe pas.

Brune, un peu plus grande, un peu plus de seins.

  • Nothing digital ?! Seriously? Let’s go !

Les filles s’en vont. Thom est tenté de se scanner lui-même. Voir si son titre de « mover » apparaît bien dans sa bio.

Le prochain talk va bientôt commencer. Il marche entre les stands. De longues banderoles descendent du plafond. Les 20 start-up qui font bouger la médecine. Les 20 start-up qui font bouger le voyage. Les 20 start-up qui font bouger la vidéo … Thom longe une plateforme aménagée, avec des sièges face à deux fauteuils à côté d’un écran plat. Un type Pitch son idée. Des humains en baskets grouillent. Ils avancent le visage éclairé. La main en avant, ils brandissent leur téléphone à travers la foule comme un bouclier. Thom suit cette intuition électronique comme un gros poisson qui nage au fond de l’océan avec une antenne lumineuse en guise d’appât.

Universal Basic Income

Un vieux, une jeune. Deux pupitres. 10 minutes chacun pour s’affronter sur le sujet.

La gonzesse, tétons discernables sous le coton gris, raconte en quoi ce serait génial qu’on ait tous un revenu minimum. Les téléphones se dressent petits à petits et filment. Le type, veste en tweed, démontre avec des calculs pourquoi ce n’est pas envisageable, combien ça coûterait à l’état et au contribuable :

  • Le double en taxes ! Plus d’accès au système santé, plus d’accès au système éducationnel… En gros, si vous receviez 1000 euros au Portugal, vous seriez immédiatement endettés de 3000 euros.

Il cite le discours de la Suède :

  • Ce ne sera pas profitable aux sans-emplois. On le sait, c’est eux qui en payeront le prix. By the way, juste pour exemple, le salaire universel de base de l’Inde serait de 7 euros par mois, l’Alaska, 92 euros par an.

Les téléphones s’abaissent.

L’organisatrice l’interrompt. Elle est pimpante, le buste droit, les seins rebondis comme deux amplificateurs pour sa voix. Elle affirme :

  • C’était passionnant ! Amazing !

Et infantilise le public :

  • On a vraiment beaucoup appris.

Elle prend une moue interrogative comme si elle avait une décision importante à prendre.

  • Il est temps maintenant.

Comme si elle faisait monter de la mousse de lait, elle gonfle ses seins de toute son humanité, de toute son intégrité mais aussi du devoir que lui incombe sa position et s’adresse au public.

  • Nous allons procéder au vote à main levée.

Nouvelle respiration solennelle.

  • Je vais vous demander de lever la main. Qui, après ce débat, est contre ?

Personne n’est contre.

  • Qui est pour ?

Tout le monde est pour.

On peut retourner dessiner avec des voitures télécommandées. Le salaire universel hypothétique de base du Portugal = le billet d’entrée au Web Summit, faut bien s’amuser un peu. Tel un poisson-pêcheur dans l’abysse, Thom rallume son antenne.

Au menu :

« Change the way we code. Where we’re going, we won’t need roads: Flying cars are coming. Adapt or die: Winning in wealth management. AI & the future of Work: A conversation with Slack. Drones and dirt, …  »

Thom demande de l’aide à un volontaire pour trouver la conférence qui l’intéresse. Celui-ci lui emprunte son smartphone et lui indique comment utiliser le gps de l’application.

AI & the future of work

Il n’y a plus de chaises disponibles. Thom finit par s’asseoir à même le sol entre les deux rangées. Une demoiselle s’approche.

  • The King’s row ! S’exclame-t-elle en s’asseyant à côté de lui.

Ses cheveux noirs bouclés dégringolent jusqu’à sa taille et cachent ses seins.

  • Comédienne ? demande-t-il naïvement.
  • Avant. Maintenant. Investisseuse. Londres. Répond-t-elle laconiquement.

Elle scanne le badge de Thom avec son smartphone et se met à tapoter sur le petit écran. Il ressent une légère vibration dans sa poche et lit une notification.

  • Salut. C’est Elise du Web-Summit.

Circonspect, Thom écrit à son tour.

  • Salut.

Tous deux, à moins d’un mètre de distance, poursuivent leur discussion avec leurs pouces, courbés comme deux singes qui éplucheraient ensemble des cacahuètes.
Elle écrit :

  • Waw ! Je suis sur ton site. C’est vraiment beau.
  • Merci.

Elle swipe. Thom reçoit une demande d’ami sur Facebook. Il accepte. Elle fait défiler des images du profil Facebook de Thom. Elle like. Il reçoit une notification comme quoi elle le suit sur Instagram. Elle swipe quelques photos et commente.

  • Pas de Tumblr ?
  • Non.

Elle revient au site.

  • J’aime beaucoup mais qu’est-ce que tu fais ici ?

Thom la regarde. Elle ne le regarde pas. Elle est accroupie, le visage phosphorescent captivé par son smartphone. Il ne sait plus s’il doit répondre par écrit ou utiliser sa bouche.

Center Stage

Zigzags à travers les contrôles jusqu’au stade et ses 15 000 places. Des citernes lumineuses roses et bleues flottent suspendues à des poutrelles d’acier telles des nuages cubiques à l’orée du plafond.

Sur un écran de 25 mètres, un homme, cheveux courts, succès gravé sur les pommettes parle de sa dépression chronique, du bonheur de tomber amoureux et demande au public :

  • De quoi avez-vous peur ? Qu’avez-vous peur de perdre ?
    L’intelligence artificielle est un risque à prendre ! Nous devons-nous adapter à l’AI. Pas l’inverse ! Regardez un enfant jouer avec un ordi ! Evolution !

Un tonnerre d’applaudissement parcourt l’assistance.

Un type en t-shirt annonce le CEO d’INTEL.

IMG_20171107_164328.jpg
Nouveau coup de foudre. Le stade retentit.

Cinquantaine ou peut-être plus, il harangue le public, comme une équipe de sport un peu molle, un corps difforme qu’il briefe à son tour sur l’AI :

  • Better decision making !

Quelques exemples, puis :

  • Intel True VR. Be the Player!

Le CEO traverse la scène.

  • John!

Un type avec un casque à réalité virtuelle sur les yeux.

  • Yes!
  • Qu’est-ce que nous voyons?
  • Une simulation digitale de ce que mon joueur de basket favori voit en temps réel !
  • Est-ce que vous êtes en train de me dire que: You can be the player!
  • Absolutely !
  • Ça va changer le monde du sport !!

Panier à 3 points. L’équipe d’Oregon revient au score.

L’écran affiche : “The future is immersive media !”

Thom et ses milliers de congénères prennent une photo.

Le CEO fait entrer une voiture avec une caméra sur le toit. Thom prend une autre photo et observant son voisin, se dépêche de la poster.

  • Bientôt, vous verrez cette voiture partout sur la planète !

L’écran affiche : “Automated to autnomy.”

Le CEO enchaîne les sujets dans un orage orgiaque.

  • La reconnaissance faciale combat l’abus d’enfants!

Pluie d’applaudissements.

  • Les drones distribuent des gilets de sauvetage en mer.

John met la bande-son du film Les dents de la mer.

Torrents de frissons.

Après avoir sauvé le public de la noyade, le CEO remercie l’assemblée et se tourne vers l’écran tel un prêtre vers l’autel qui s’apprête à délivrer l’Ostie.

Un couple à cheval voit passer un train. Il crache par terre. Dans le train, une femme lit un article sur les avions. Son voisin fait non de la tête. Dans l’avion, un homme mange un plat réchauffé au four à micro-ondes. Sa collègue lève les épaules et ainsi de suite jusqu’à un médecin qui affirme à son patient avec l’application Intel qu’il pourrait soigner un cancer avant même qu’il l’attrape.

La techno-béatitude gronde de joie et la foule quitte le stade comme une colonie de fourmis. Applaudissant au pas, hypnotisés par les mots sur l’écran : « Nous ne voyons pas le futur, nous le construisons. »

Légèrement ivre de participer à l’avenir, marchant dans sa direction, Thom se dirige vers le Sunset Summit pour la rasade collective. Mais Thom n’a plus de batterie. Il s’arrête au stand BNP-Paribas pour recharger son smartphone. Une hôtesse s’approche de lui et lui tend un bic avec une graine dans le capuchon. Elle scanne son badge.

  • Vous venez juste de planter un arbre.

Rayé

In Uncategorized on 31/01/2017 at 4:00

Chaque jour sa leçon.

Certains jours, elle s’abat comme une avalanche à l’aube et vous ensevelit au réveil de sa blanche et froide lucidité. D’autres jours, elle se fait attendre jusqu’au soir, se miroitant dans les propos des badauds assis à côté de vous au café, se réfléchissant dans l’affiche d’un film ou s’abîmant dans un souvenir jamais revisité. C’est une chanson qui vous accompagne dont vous entendez les paroles pour la première fois. C’est une attitude que vous trimballez comme un talon cassé sans même plus remarquez que vous boitez.

Elle avait murmuré cette phrase en Anglais sur Skype hier. Elle, c’est toi, je ne suis pas encore à l’aise avec cette correspondance épistolaire, après avoir proposé qu’on raconte notre histoire dans des lettres, mes yeux obnubilés par son visage toujours plus starifié dans la lucarne de mon écran, elle a lâché ce papillon de sa bouche qui devait descendre comme un scaphandrier dans ma conscience et vivre sa seule journée avec moi aujourd’hui.

« I shot the tiger in the chest »

Comme tout ce qu’elle dit en Anglais, c’est doux, syllabique, redondant et à retardement. J’ai d’abord songé au tigre dont j’avais rêvé, toi, que je découvrais dans ma valise. C’était il y a quatre mois. C’était à Bruxelles, avant de te rejoindre. Aujourd’hui, le tigre, c’est moi, je crois. Du moins, pour la première fois, je vois la flèche planté au milieu de ma poitrine et je reconnais la dompteuse de fauve.  J’avais senti son élixir se répandre dans mes veines dès le premier jour, tiré jusqu’à elle dans un filet plus confortable que le mensonge. Il y a cette chanson à la radio « Elle m’appelle ».  J’avais cru jusqu’à présent que c’était moi qui l’avait fait venir jusqu’à moi, que je l’avais désirée si fort, écrit si clairement, que mes incantations avaient fini par fonctionner. Je le vois maintenant. L’amour, c’est à deux. Elle m’avait appelé tout autant et j’avais été la rejoindre avec toute ma volonté rayonnante et colorée et toutes mes ombres en rayures. Plus je me suis rapproché de toi, plus le sérum de vérité est devenu puissant, je suis devenu ce que je voulais faire, un livre ouvert. Ta chaleur, ce cerceau de feu dans lequel tu m’as fait passer, m’affranchissant. J’ai à peine miaulé. Un rugissement, un faune, c’est une déchirure de l’âme qui se sépare de ses affres.

Troussé, le jour de mon arrivée, il y a trois mois, retroussé un peu plus chaque jour, mon pelage auréolé de sexe révélateur, ta compréhension comme un tranquillisant, reine du vogelpic, tu me touches toujours là où j’ai mal, enfonces, perces et libères.

Ce matin, je ne peux pas trop le nier, l’enfant unique que je suis a eu une pensée pour le partage, cette collaboration que tu proposes, cette écriture, cette solitude que d’un coup, tu enlaces d’une famille de frères et sœurs, me consolant avec mes désirs jamais avoués de gagner, de compétition, de montrer à tous que mon père s’est trompé en m’abandonnant parce qu’il n’y a pas plus chouette gamin que moi. Mon père orphelin et mon grand-père déshérité, fini de cette tragédie héréditaire du manque de confiance en soi comme un cadeau de communion, un doute au baptême. Je vais faire sortir des enfants du plus profond de notre amour, du plus sûr endroit où se cache le secret de notre rencontre. Aussi vrai que je savais ce matin en quittant le lit après avoir eu une pensée pour les tous mal aimés au berceaux et beaux aux bals, les présidents mal montés et terrassant la route, le personnel des maisons blanches bientôt tachetés des failles des cœurs jamais pansés, les trop tôt sevrés que la question habite comme un dieu sceptique, je savais que les âmes se réconcilient quelque part, que ma journée serait fabuleuse et que je voudrais la tirer en longueur, je savais qu’avec toi, je réussirai, en toi, j’apprendrai, avec toi, je vivrai.

Le sens, c’est l’embouteillage qui se décongestionne, la destinée qui se trace, les sourires qui remplacent les fâchés du trottoir. Tout. Jusque dans le caillou dans la chaussure corrige la trajectoire. Là, je parle de la route pour aller à l’ambassade, pour te rejoindre, la fameuse demande de visa.

Il y avait de la file. Il y a toujours de la file. Vérifications, pelotages d’agents, empreintes, attente, je repense au tigre, à ta discussion avec ta copine Tess dont tu fais des rêve érotiques, à la nuit au sommet d’Oakland, dans le chalet de son grand-père. Avant d’y aller, on avait joué avec cette marguerite. Soit on se marie. Soit on déménage. Soit on couche avec Tess. Dans les hauteurs des arbres qui poussent non loin du Pacifique, dans cette faune sauvage, le tigre, la dompteuse et une fillette avec un pistolet jouent à se changer dans une chambre de post-ado entre poupées et essais de Jung. Tu m’avais surpris, toujours dans ton mystère, ton intrigue qui fait ton danger, qui fait de toi un fauve autant que le rayé. Une maitrise douce de l’art d’aimer parce que sincère et généreuse, tu la frôlais au moment d’échanger des t-shirts. Je restais les pupilles ouvertes comme des fentes, tapis sur le lit. Il n’y a pas de honte chez toi, pas de perversité, juste un grand désir de vivre et de connecter tel un lasso hypnotique et vigoureux, tendre dans la réalité de sa gifle. C’est un  courage innocent qui fend l’air, claque un petit bruit artistique et impressionne dans sa spontanéité et ses enlacements.

Plus besoin de baiser toute la planète, quand tu m’as regardé à nouveau, plus besoin de fuir, à nous la jungle, pas besoin des autres, la liberté d’esprit suffit, c’est un rugissement du monde qui vous rentre dedans et vous souffle sa vérité, son immensité. De ce cri silencieux, lumineux comme un chant de baleine, j’ai entendu l’écho tellement de fois depuis que je t’ai rencontré. Que je crois savoir ce que c’est d’être entendu, d’entendre et d’aimer. Il y avait quelque chose d’inséparable dans le silence. Quelque chose qui avait le goût de l’unité et de l’évidence.

Interview et là parce qu’on ne peut pas être quelqu’un d’autre quand on aime. J’ai merdé.

Il n’y a plus de fausse assurance. Il n’y a plus qu’une maladresse, une forme dépouillée de la tendresse qui n’a rien à faire avec les bureaucrates.

  • But de votre voyage ?
  • Rejoindre ma nana.
  • Qu’est-ce qu’elle fait aux Etats-Unis ?
  • Elle étudie.
  • Où ?
  • CCA.
  • C’est quoi ?
  • Californication … euh… California College of the Arts.

Pas de rires. Bien foireux comme début. Il parle et je n’écoute plus. Je me souviens d’un poème que je t’avais écrit dont j’avais gardé une ligne secrète. Qui apparaît comme une prémonition maintenant. Je me souviens d’un baiser vécu deux fois.  Dans un aéroport, peut-être.

En tous les cas, j’ai un permis pour six mois. J’arrive.

CONCEPTION

In Uncategorized on 31/01/2017 at 1:34

Le Sacre de la Culotte
Chapitre 1 – CONCEPTION

  • Tu te fous de moi ou quoi ? T’étais où ?

Un lange tuut, comme disent les brusselaires, tout de noir vêtu, se dressa comme une ombre à la vue d’une chandelle.

  • Ah de l’air co ! Quel bonheur ! Enfin ! s’exclama Joseph
  • 45 minutes de retard… On avait dit qu’on venait en avance.
  • Je suis désolé. J’ai dû prendre le bus.
  • C’est ça que t’es en nage ?
  • Ouais, j’ai dû apporter ma caisse chez le garagiste. Je ne te raconte pas la merde que c’était. Je ne la récupère que demain. Bref, ça n’a rien à voir ! Ou plutôt si ! J’ai vu la culotte d’une gonzesse dans le bus.

Igor se dit que quelque chose de nouveau émanait de Joseph. Il illuminait la pièce de son bonheur. Joseph regarda le cercle de chaises. Puis leva les yeux sur un petit groupe discutant devant une vitre faisant office de quatrième mur. A travers, les fenêtres légèrement tintées de bleu, le monde avait l’air réfrigéré et le « T » que formait la grue gagnait en design dans cette couleur.

  • Ne me dis pas que t’es en retard à cause d’une meuf, s’indigna Igor.
  • Pile en face de moi. Retentit Joseph. Son siège était un peu plus haut que le mien si bien que ses cuisses commençaient presque au bout de mon nez. À la même distance à laquelle tu me parles maintenant, à moins d’un mètre et demi. Une culotte blanche.

Igor se tut. « Culotte. Culotte. » Pensa-t-il mécaniquement. Son cou se dressa et ses joues se raffermirent comme si un vent froid soufflait dans sa nuque entre ses longs cheveux bruns. Joseph poursuivit sa description.

  • Une robe jaune et une petite valise de cabine ! Elle avait trop chaud. Tout le monde avait trop chaud. Un mec m’aurait touché, je l’aurais démonté dans ce bus dégueulasse.
  • Pourquoi t’as pas pris un Uber ?
  • Il n’y en avait plus. Et depuis que j’ai payé le tiers du prix, j’ai un blocage avec les taxis.
  • Tout le monde, je crois…
  • Bref, c’était électrique ! Et ça puait la transe. Je m’en foutais. Je regardais tranquillement la culotte blanche et rien n’aurait pu me perturber. Je pouvais voir ses cuisses plonger comme deux montagnes lisses dans un lac. Je naviguais sur sa culotte d’un bord à l’autre. D’un élastique à l’autre.
  • My god ! intervint Igor. Il prit une chaise et se décida enfin à s’asseoir. Il tourna le dossier devant lui et s’assit les jambes écartées. Il glissa un rideau de cheveux derrière son oreille droite.
  • Ouais ! Tu sais en plus comment la chaleur rend dingue.
  • Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter ton histoire.

Un véritable euphémisme pour Igor qui lorgnait sur le premier décolleté venu.

  • Si si. Et le mieux ! triompha Joseph, le doigt pointé vers le tout puissant. Je pouvais voir où son sexe commençait.
  • Oh non !
  • Si ! La fente.
  • Une belle chatte moderne ?

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire une chatte moderne? se demanda Joseph dans un spasme de frayeur d’être devenu obsolète en terme de pussy. Puis pensant à la peau glabre sous ses doigts, il dit seulement:

  • L’avenir du monde ! Les trois mots brillèrent dans l’œil de son interlocuteur comme une opaline dans le coffre d’une grand-mère.
  • Seigneur ! Je ne sais pas combien je donnerais pour être à ta place ! soupira Igor.
  • Attends ! Je souffrais le martyre. Plus je regardais, plus j’avais envie d’elle. J’en étais à penser à la sauter devant tout le monde. Le sang n’affluait plus du tout là-haut.
  • T’inquiète ! On est tous pareils ! compatit Igor.

Les cheveux d’Igor vibrionnaient devant son visage comme des ondes.

  • Mais j’étais certain d’une chose, c’est que je la suivrais n’importe où. J’étais là, le menton enfoncé dans ma paume de main.

Joseph mima le geste.

  • À regarder, sans bouger, sans ciller.

Il fixa la pause dans l’espace.

  • Obnubilé ! Je m’en foutais qu’elle me voit. Et tu sais quoi ?

Joseph n’attendit pas la réponse d’Igor.

  • J’avais envie qu’elle me surprenne. Puis j’ai cligné de l’œil.

Joseph retint sa respiration.

  • Elle t’a vu ?
  • J’ai levé les yeux vers elle, tous les muscles de mon visage contracté dans l’apparence de l’indifférence. Et même un peu de menace dans les pupilles pour inverser la culpabilité.
  • Et elle ? demanda Igor, le visage en avant, les oreilles tendues.
  • Des iris verts et jaunes qui rappelaient sa robe. On aurait dit l’intérieur d’un kiwi. Elle a soutenu mon regard. Et dedans, il y avait une expression, de l’arrogance, je crois.
  • Oh la salope ! ne put se retenir de lâcher Igor.

Joseph rigola intérieurement de cette remarque, snobant la vision grossière des femmes qu’avait Igor. Il n’y était pas du tout, le pauvre diable. Elle n’avait rien d’une salope.

  • Genre « Comment tu oses ? », interrogea Igor.

Igor n’attendit pas les détails.

  • Non ! Je vais crever ! Arrête !
  • Pas « Comment tu oses regarder ma culotte ? » Plutôt « Tu oses me regarder dans les yeux petit vicieux ? » avec un air amusé. Je crois qu’elle était un peu gênée au début mais…

Igor se tut pour la première fois comme s’il était en présence d’un phénomène surnaturel.

  • Alors j’ai baissé les yeux. Sur sa culotte ! Elle n’a pas refermé ses cuisses. Elle ne les a pas plus écartées.

Igor écoutait comme si un flux énergétique lui était directement soufflé de la bouche de Joseph.

  • Elle s’est juste un peu engoncée dans son siège. De sorte que sa chatte me faisait parfaitement face. Ma première pensée fût si elle coince sa culotte entre ses lèvres, je fais une attaque, je sors ma bite ou je fais un truc insensé. Je te jure que je n’étais plus moi-même, dit Joseph, fixement dans les yeux d’Igor. À ce moment précis, je n’avais plus de femme et plus de bébé.

Igor écoutait transcendé par le récit. Sans réaliser une seconde qu’il tenait ses mains crispées sur ses genoux, prêtes à arracher son jeans.

  • Mais plus bizarre encore !

Igor eut un soupir comme s’il avait absorbé tant de lumière qu’il était à son comble, comme une baudruche au bord de l’éclatement.

  • Son con me regardait.

Igor se tenait courbé comme une tortue en équilibre sur la base de sa carapace. Assis, le cou en avant, les yeux plissés et le poing serré devant la bouche. Il concentrait toute son attention sur son locuteur. Si on l’observait maintenant, on aurait pu croire qu’il suivait un cours magistral en fission nucléaire.

  • Je l’ai vu si bien. Sa courbure, sa forme unique, légèrement volumineuse. Je regardais si intensément que, petit à petit, mes yeux  se sont perdus dans le blanc. Hypnotisés. Sans m’en rendre compte, je voyageais à travers cette culotte. Comme quand tu regardes ces spirales et que si tu les fixes suffisamment longtemps, elles s’inversent à un moment donné. Je la pénétrais ou c’était le blanc qui me pénétrait. On aurait dit une galaxie tournoyante. C’était métaphysique. C’était un voyage dans le temps.

Joseph s’arrêta pour s’essuyer le front comme si son corps revivait la scène.

  • Le pire ! reprit-il. C’était légitimé par ses deux yeux qui me regardaient. C’était une canaillerie sous une autorité bienveillante. Elle se dandinait imperceptiblement. Ça ressemblait à la fois à un caprice de femme riche, superficiel et léger mais avec l’authenticité du décor, la réalité suffocante du bus. Comme si un ange…

À ce moment, une jeune femme brune fît son apparition, Joseph s’interrompit.

  • Bonjour tout le monde ! lança la demoiselle dans son tailleur.
  • Et alors ? souffla Joseph, aussi impatient qu’étourdi.
  • C’était son arrêt.
  • Quoi ? Comment ça son arrêt ? s’énerva Igor. Qu’est-ce que t’as fait ?
  • J’ai senti que c’était ma chance. Mon destin.
  • Que si je n’y allais pas, je mourrais.
  • Et ta femme ?
  • Vous avez passé une bonne semaine ? Quelle chaleur. Entonna la jeune trentenaire retirant sa veste de marque.
  • Balance ! Raconte !
  • Je me suis levé. J’ai regardé les types autour de moi qui se tenaient accrochés aux lanières du plafond.

A ce moment-là, je ne croyais plus, je savais que j’étais l’élu.

  • Comme dans Matrix.
  • Je suis sorti la tête haute.
  • On n’a plus le temps ! Dis-moi juste, si tu l’as baisée ! Je n’en peux plus.

Igor se leva d’un bond de sa chaise. Comme s’il eut été projeté, appelé au ciel. Comme si toute la bénédiction dont il s’était repait, l’avait arraché au sol. Igor au cours du récit avait fusionné progressivement dans cette trinité de regards iris verts-cuisses-culotte. La question de la consommation  avait fait éclater toute la tension accumulée.

Igor se tenait au milieu des autres. Un simple déclic en lui-même l’avait rendu sourd à présent à ce qui se passait autour de lui, à l’assemblée de personnes qui prenait place sur des chaises. Il leva sa main, ses doigts articulés en forme de flingue qu’il pointa vers Joseph.

Ce dernier hébété, dit seulement :

  • Je crois que je l’aime.

Chien fou

In Uncategorized on 03/02/2016 at 4:22

Chien fou.

Igor zappe de sujets en sujets. Comme moi, il voudrait pouvoir tout dire ; au final, ne dit rien. Un tel bordel à son âge a forcément quelque chose de touchant. Il enchaîne d’une idée à un fait, des médiums à la réincarnation, des indiens à son livre, au café à l’angoisse, d’une nuit vide où il songeait au château de famille vendu. Le grand manoir seul. Certains sujets ont l’air de cases dangereuses sur l’échiquier de sa vie dont il s’enfuit rapidement. D’autres mouvements sont incohérents et révèlent dans le silence des cicatrices jamais refermées.

Qu’est-ce qui lui ferme les yeux ? 

Je regarde les pattes d’oie au coin de ses paupières. Il boit son café, parle d’astrologie et de sa mère. D’un signe qui revient dans sa vie. Le sagittaire. C’est son ancien collègue.  C’était son père. Le père mort à qui il n’a jamais pardonné. Le phénix. Huit infarctus. Il avait annoncé qu’il vivrait peu. Le frère modèle. Et maintenant moi. Narcisse et Icare. Sa générosité envers les autres ne cache pas son mal à s’aider lui-même.

Il s’allume une cigarette. Je songe à la phrase de Kundera lue la veille : « Le désir d’ordre est un désir de mort. ». Elle a dû faire mal à l’accouchement cette phrase impossible. Cette impasse. Igor en illustre le parfait contraire, la vie. Il parle maintenant d’alcool. Du quartier complètement alcoolique. Et de la tendresse qu’il a pour lui. Dans son livre, Bruxelles était le dernier personnage mystère de son amour irréalisé.

Pour une des première fois, je n’ai pas besoin de parler de moi. Quand je l’écoute, je m’écoute. Je vois l’éclatement. Le romantisme qui prend trop de place. L’amoureux déçu, qui bien que positif, a inscrit cette déception dans ses gênes, a tatoué sur sa peau burinée de baroudeur un chemin sans destination.

Irrésolu. Empathie, connexions provisoires avec un tableau, une photo, un lieu, un chien, une chienne, une terre-cuite sans visage. Coulé dans le passage de sa galerie, statue d’éternité, cerclée de murs changeant. Il a regardé trop de gorgones, droit dans les yeux.

L’autre n’existe pas.

Par dieu sait quel bond de canasson imprévisible, il me parle maintenant d’un article qu’un magazine va faire sur sa galerie. Le sujet reste perché dans le vide. Il règle ses lunettes de soleil sur son nez. Il fixe le soleil blanc et dit : Je crois qu’il y a d’autres univers. Je lui annonce que Stéphane Hawking a déclaré tout récemment qu’apparemment : « Les trous noirs déboucheraient sur des univers parallèles ». « Naturellement ». Me répond-t-il.

Partners

In Uncategorized on 05/09/2015 at 2:40

Mentir fait du bien à tout le monde pensa Joseph en suçant le citron de son gin. Un zeste d’acidité pour les potes, du tonic pour les filles et du gin pour parer à l’inattendu. Boire ou ne pas boire. Ce n’est pas la question. C’est jeudi. La seule vraie question qui prédomine. C’est : Qui est-ce qu’on est ? Et pour répondre à cette question, on se compare.

  • Beau gosse ! s’exclame l’hôte de ces fausses retrouvailles. Une demi-année à l’étranger pour Bruxelles, c’est une éternité. L’Allemagne. Ce n’est pas l’Australie, non plus.

Ils sont trois à l’accueillir.

  • Il a changé ! Il est devenu BG ! dit le premier, Florian, un blond, grands yeux bleus pétillants.
  • Alors comme ça ? J’ai entendu que tu t’étais mis au thé ? demanda l’hôte. Ils rigolèrent ensemble.
  • Mister Tea ! Ponctua Florian.
  • Pas de préliminaire ou quoi ?
  • Non, je trouve juste que t’es devenu plus beau qu’avant. Depuis quand t’aimes plus les compliments ?
  • J’aime toujours les compliments mec ! C’est juste que tu m’aurais vu au shooting hier…
  • Je me disais aussi qu’il te restait de la poudre sur le visage ? Ou c’est de la crème ? Tu brilles un peu ? C’est pour quelle marque ton shooting ?
  • Laissez tomber les gars, il y a Marc qui arrive. Tu l’as vu récemment ?
  • Pourquoi ?
  • Il se paye un trip sur les piscines à débordement pour le moment.
  • Pour le moment ? C’est son rêve, ouais.
  • Bon, t’as compris l’idée ? Quand il arrive, on fait croire que t’as une maison dans le sud de la France dans les Cévennes ? La suite, tu la connais.

Joseph regarde les trois mains gauches toutes baguées à l’annulaire. Il se dit qu’il serait peut-être temps pour lui aussi de passer à l’acte. Il navigue entre l’idée que beaucoup de ses amis lui ont clairement dit que ça les avait aidé à aller de l’avant et l’hypothèse d’un divorce.

  • Tu joues au Golf Joseph ?
  • Je jouais.
  • Quel handicap ?
  • 11.
  • On se connaît depuis quinze ans. J’ai jamais entendu que tu jouais au golf et T’es 11 ?
  • C’est quoi cette histoire ? dit un autre dont la barbe est rasée sous le menton et la mâchoire. Le troisième fait carrément signe que c’est un mensonge aux deux premiers.
  • Pourtant si.
  • Et pourquoi tu ne joues plus. Demande celui qu’on appelle « le vicomte », un grand brun légèrement roux.
  • Plus envie.
  • Sinon Joseph, Si t’es fauché. Ce que tu fais, c’est que tu te fais membre d’un club virtuel. En ligne. Ça te coûte 150 euros. Après, tu payes ta partie. Ou ton practice. Ça t’évite de payer 2000 euros…
  • Très drôle ! Mais moi, il me faut un sport qui cogne. s’exclama Joseph en mimant un crochet du droit, après une feinte du gauche.
  • Boxe ?
  • J’aimerais. Mais d’un autre côté, on ne peut pas utiliser ses pieds. Et je suis doué avec mes jambes. Il envoya un coup de genou à deux centimètres de l’aine du vicomte.
  • Attends, vieux ! intervint Florian. Avec Alexandre, on se met Jeudi à faire de la boxe du côté de Dansaert. Florian héla Alexandre. Alexandre était un ancien champion d’équitation qui par extension, on appellait le « chevalier » !
  • Mec ! Hein qu’on fait de la boxe jeudi.
  • Juste à côté de la Bourse ! répond l’autre mollement, la mâchoire inférieure légèrement en avant et on eut dit remplie de salive. Joseph se dit que c’était la raison de cette grosse lèvre, retenir à l’intérieur le suc. Comme les mâtins espagnols qui rassemblaient et protégeaint les moutons des loups. Ces chiens magnifiques avaient un surplus de chair sous le coup pour résister aux morsures de loups. Ils sont à présent  à 5 à parler en veste de costumes bleues.
  • Ça peut le faire Lisbeth part le jeudi à Tel-Aviv. À part ça, personne n’est chaud de se faire un petit tennis?
  • À l’occasion, peut-être, répondit sans excitation, le vicomte. Joseph restait quoi devant cet accent qui émanait de cette bouche humide.
  • Attention ! Il arrive ! dit Florian.
  • Ça va vieux ? demanda un petit sourire en coin, l’hôte.
  • Tranquille et vous ? dit Marc en arrivant.
  • Florian changea directement de directions pour ne pas laisser aux autres l’occasion de louper le coche.
  • Bon et sinon, t’as des photos de ta piscine? Marc ! L’enfoiré se fait construire une maison d’architecte avec une piscine à débordement !
  • Il n’y a pas un connard de belge moins riche qu’un autre. Bordel. Ils sont tous plein aux as. Je rigole… T’es un de mes potes qui as le mieux réussi ! dit Marc à Joseph avec une pointe d’ironie. Puis il se retourna vers Florian. Mais pas autant que toi partner.

« Partner ! » C’est la blague dont ils ne se remettent pas. 3% de parts. Bien joué Partner.

Il sortit son téléphone. En écran d’accueil, quelques courbes de croissance de la bourse. Florian les regarda un instant avant de déverrouiller son téléphone. Décidément, toujours au top. Pour se représenter Florian, c’est très simple. Cyril Hanouna. Le même en blond. Grand sourire. Dents blanches. Cheveux broshingués. La réplique rapide. Sur les 15 années où Joseph a connu Florian. Flo a changé 10 fois de style. Bizarre que ça ait abouti à ce style de beau-fils parfait. Veste bleue pâle. Chemise blanche. Des Westons. Jusque-là, c’est acceptable bien que trop conventionnel. Sans prise de risque. Joseph a su prendre des risques et c’est ce qu’il attend des autres. Et sûrement pas qu’il mette un pantalon rose. Rien ne justifie un pantalon rose. Le jour où Florian est passé partner, Florian s’est allumé un Cohiba. Il n’avait jamais fumé de sa vie. L’a pompé en entier. En cherchant de temps en temps à le passer tout baveux. A la fin, il l’avait jeté sur la maison classée d’à côté. En criant « Partner ! » et faisant des bonds. « Partner ! Partner ! Partner ! »

  • Si tu cours Joseph, … Joseph attendit qu’il fasse glisser les autres écrans. T’es forcément sur Nike Runing ?

Joseph sortit son Androïd.

  • Ah ouais. Dit Florian. T’es un comme ça. Les autres rigolèrent. Samsung.
  • Combien de kilomètres ? Ils ouvrirent en même temps leurs applications. Et les kilomètres défilèrent avant de se fixer sur le compteur. 272 pour Florian. 395 pour Joseph. Joseph ne dit rien mais ses yeux oui.
  • Ton kilomètre le plus rapide ?
  • 3 minutes 50. Toi ?
  • 3’55. Les sourcils de Joseph dessinèrent des accents circonflexes.
  • Je suis gros moi. Tu pèses 20 kilos de moins que moi. Ton plus long run ?
  • 12.
  • Hé mec. Tu vas chercher ton journal avec ou quoi ? Les autres rigolèrent. Depuis combien de temps, tu cours. Joseph ne sut pas comment vérifier cette donnée et Florian prit son téléphone des mains. 4 ans et demi ! 10 kilomètres tous les mois. à cette allure-là, je t’aurais dépassé à la fin de l’année.
  • T’es con !
  • Tu sais quoi ? Faisons un défi ! Je t’envoie une friend request.
  • 60 km en un mois ?
  • Let’s go !

Florian sortit un cigare d’un nouvel étui qui accompagna sa main dans de nombreux gestes pour attirer l’attention sur le havane.

  • Tu sais ce que dit Freud sur les cigares ?
  • Qui ? répondit Florian pour signifier clairement son désintérêt.
  • Je rêve ou c’est l’application Tinder ?
  • T’es fou ou quoi ? C’est mon Tumbler. T’es au courant quand-même que l’année dernière, des hackers ont piraté et dévoilé 32 millions d’inscrits sur le site Ashlhey Madisson. Fini l’extraconjugale. Il s’agit plus de jouer au con. Ils rigolèrent tous ensemble.
  • Comment tu fais toi alors ? Florian leva la tête de son smartphone, relevant le sarcasme. Il examina la sincérité de Joseph. Comme s’il abordait un plat local dans le fin fond de l’Inde.
  • Je couche avec la tienne. Pas de risques qu’elle parle.

Joseph regardait autour de lui. Il cherchait déjà quelqu’un d’autre à qui parler. Se dirigea vers le bar, hésita à prendre un autre verre.  Quand Florian mit son bras autour de son épaule et lui susurra :

  • Je vais sur Happn.
  • J’ai entendu parler de ce truc. C’est quoi ça encore ?
  • C’est un genre de Tinder qui te permet de retrouver les gens que t’as croisé.
  • … Joseph resta muet.
  • Ps : tu ne le laisses pas ça sur ton portail. Tu laisses ça bien gentiment dans ton Apple store. Ou ton androïdstore machin… et tu prends un pseudo!