Thomas Cock

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Loyautés invisibles

In Uncategorized on 30/03/2020 at 3:23

Encore quatre heures de vol. Je lance Youtube sur mon smartphone Androïde. C’est un Huawai 20 Pro lite. Jamais été trop IPhone. Je reconnais qu’Apple assure mais j’aime bien pouvoir pimper mon engin. Et c’est aussi vrai pour les ordinateurs. J’aime tripatouiller les bécanes. Les puces électroniques, le zinc, toutes ces saloperies, j’adore. Enfin, je ne peux pas vraiment dire que j’adore le Zinc. Ce ne serait pas bien de dire ça. J’ai vu ce reportage sur ces machines qui raclent le fond des océans pour en dénicher sur les crètes. Des millénaires que ça va prendre pour regénérer. Je me souviens que le docu nous fait passer pour des salauds. Apparemment, tous les autres pays ont signé cet accord, l’accord de Paris, je crois, me souviens plus, pour faire des océans des eaux territoriales neutres de tout business, sauf devinez qui… nous, les Etats-Unis d’Amérique.

YouTube me propose cette musique en 528 Hertz: Release Iner conflict: Stop overthinking: Remove negative thoughts. Je n’ai pas de conflit intérieur, je ne suis pas en train de trop cogiter et je n’ai pas de pensées négatives. J’appuie sur « Play ». Peut-être après tout. Si ça se trouve, je ne m’en rends pas compte. Peut-être que le conflit est souterrain. Peut-être que mes pensées en surface cachent des pensées négatives plus profondes dont je n’ai pas conscience. La musique débute. L’écran affiche des images de spirales, des symboles de chakras, le tout sur fond de galaxies qui tournoient doucement sur elles-mêmes. Le beat est lent et apaisant. Je me mets à bosser.

Mon style de musique est plutôt « Electro » généralement. Même si tous ce que je fais doit être vachement précis, j’aime l’adrénaline et les pulsations liées à ces compositions. J’aime quand ma tête vogue à toute allure. Vous connaissez peut-être d’autres gens comme ça qui ont besoin qu’il y ait plein d’agitation autour d’eux pour pouvoir se concentrer, ben moi, c’est musical. J’ai besoin que ça prenne toute ma tête, que le son se répande partout. Bref, c’est pas du tout mon style de choisir ce genre de nappe sonore délicate pour sensibles mais je me suis dit, peut-être qu’après tout c’est ce dont j’ai besoin. Pourquoi sinon l’algorithme me le propose-t-il ? C’est là que j’ai réalisé. On a une confiance aveugle en l’algorithme.

Vous connaissez l’expression « Go with the flow » ? Eh bien, l’algorithme a complètement absorbé le flow. La plupart du temps, par exemple, je laisse YouTube ou Spotify choisir mes musiques. J’en choisis une au départ et puis je dérive de chansons en chansons en mode aléatoire. Le tout basé sur mes goûts.  Je vais de temps en temps sur YouTube parce que j’ai l’impression que c’est plus « sauvage ». J’imagine que le mot que je cherche est « libre-arbitre ».

Voyez, sur Spotify, il y a des playlists pour à peu près tout. Vous pouvez construire la vôtre bien sûr. Mais… Il existe déjà une playlist « Réveil », une playlist « Sous la douche », une « petit-déjeuner », une « aller au travail », une « commencer à travailler », « prenez un break », « déjeuner », « digérer », « Après-midi ». Choisissez le type d’après-midi que vous voulez : « Chill », « Cool », « Relax », …  à un moment, il faut bien « Rentrer du travail », avec toutes les variantes que vous voulez «  A vélo », « En voiture », « Oublier le trafic », « Apéro entre amis », « Dîner en amoureux », « (Se) Coucher ».

Le lendemain, vous pouvez rejouer le tout en mode aléatoire. Ou juste sélectionner « Mardi ». Vous avez saisi ? J’ai personnellement complété cette liste non-exhaustive avec « Hangover » et « Quand tu veux que les gens se cassent de chez toi ». Ouais, c’est pour ce genre de raisons qu’on met un code sur son ordi, sur son phone, sur sa petite vie privée. Pour pas que les autres voient quand on n’est pas sur les rails. 

En fait, je crois que c’est, entre autres choses, parce que je rigole de ce système que je n’en ai pas pris conscience pendant longtemps. Si je dois me rendre quelque part, je prends un Uber et l’application choisit pour moi le chauffeur le plus proche. Si je m’y rends à pied, Google Map sélectionne l’itinéraire le plus rapide. Si je veux regarder un film, Netflix me propose ses propres nouveautés ou ce qui a été le plus visionné par les autres membres. J’achète presque toutes mes courses sur Instagram ou Amazon. Je me rends à des événements que je trouve sur Facebook et qui me sont proposées dans un rayon de 5 Kilomètres. Parfois Fever. Pour les restos, TripAdvisor ou Zumato. Si je dois aller plus loin, disons en voyage, je suis membre Opodo et je ne pars que sur les destinations les moins chères. Ensuite, je réserve un logement avec Airbnb. Je laisse toujours des reviews.

Je crois honnêtement que c’est la meilleure manière pour les hôtes de s’améliorer mais aussi pour les voyageurs de ne pas être dupes. Et pour être vraiment tout à fait honnête, ça va vous paraître un peu farfelu mais j’ai toujours cru qu’un jour, les réseaux sociaux deviendraient vraiment influents. Je veux dire qu’on prendrait en compte les actions de l’un et de l’autre pour juger qui a contribué ou non à la société. Et que tout serait décidé comme ça. Et qu’on pourrait dire qui est pertinent dans tel ou tel domaine et pourquoi. C’est fou ce qu’on fait par peur. Non ? Enfin je veux dire par anticipation. J’ai lu des trucs sur le bouddhisme et ils parlent tout le temps de n’avoir aucune attente, et du coup, je me demande si c’est ça ? Si s’en remettre à ces automatismes peut apporter le bien-être ?

Comme toutes les jolies meufs, je suis sur Tinder. Vous pensez peut-être que les jolies nanas n’ont pas besoin d’aller sur Tinder. Mais c’est tout le contraire, ce n’est pas tellement un truc d’estime de soi, genre je doute de mon physique, non, c’est plutôt, il y en a marre des re-lous. Si je suis sélective, si j’utilise bien mes likes, l’algorithme me présente les plus beaux gosses du quartier. Enfin à 20 kilomètres à la ronde. Pas envie de me taper plus que ça pour un verre avec un type douteux ou qu’un type vienne de plus loin pour moi, je trouve ça désespérant. Je ne suis pas tellement porté sur le physique. Il n’y a rien que je trouve plus séduisant que le cerveau, je suis une sapo-sexuelle, mais je ne suis pas sûre de vouloir une vraie relation alors tant qu’à coucher autant qu’il soit beau.

En probabilité, j’ai beaucoup plus de chances de rencontrer un mec sur Tinder que dans la rue ou au bar. Que ce soit l’homme de ma vie ou un coup d’un soir. J’ai également un nombre bien plus important de chances que ce soit un beau mec et qu’il partage les mêmes intérêts que moi. Je ne cours pas après les gars mais disons que le mec qu’il me faut soit pas sur Tinder mais qu’il soit dans la rue, disons que je le croise et que je ne l’ai pas vu, alors il est peut-être sur Happn. Happn avec son système de géolocalisation ne laisse rien passer. C’est comme qui dirait donner toutes ses chances au flow. Si vous n’êtes pas satisfaites, il y a ces nouvelles applications super détaillées où vous encodez tout ce qui vous fait kiffer. Genre, il suffit de souhaiter et voilà, si ça, ce n’est pas le monde de l’esprit, je ne sais pas ce que c’est. On peut dire que le libre arbitre a vachement évolué, non ?

Je suis ultra connectée. C’est clair. J’ai même une smart Watch. J’adore. Mais quand j’y pense de temps en temps, je réalise des trucs. Comme par exemple, quand je commande une pizza, je prends des ailes de poulet et un coca avec, ils me demandent toujours si je veux « conserver mes choix ? ». Et c’est vrai pour tous mes choix. Toutes les fois où votre smartphone vous demande « une fois seulement » ou « toujours » ? Combien de fois vous cliquez sur « une fois seulement » avant d’abandonner et de cliquer sur « toujours » ?

« Conserver mes choix ». Pour gagner quelques secondes. Pour ces quelques secondes qu’on gagne, on perd notre choix et du coup, je crois, notre intuition. Alors est-ce que l’algorithme, c’est le flow, ou alors une grosse habitude ? Est-ce que la robotique est en passe de devenir la nouvelle zone de confort pour humains ? J’ai lu ce livre : La bosse. Vous connaissez ? C’est un mec qui dit que depuis que nous évoluons, nous, les humains. Nous nous redressons mais depuis l’apparition de l’ordinateur, nous nous affaissons de nouveau. La bosse. Le taf. Il a tout pigé le mec.

C’est génial comme idée. Vous comprenez ? Est-ce que nous avons atteint le sommet de notre évolution ? Est-ce que nous laissons la place aux machines ? Et si oui, vous croyez que c’est possible qu’elles nous remplacent ? J’ai eu une pensée bizarre l’autre jour. À vrai dire, je l’ai souvent. Si les machines sont en passe de devenir intelligentes, qui dit qu’elles n’auront pas la mémoire de leurs formes précédentes ? Genre, « Je ne suis plus un aspirateur. » et qu’elles nous en voudront pour la maltraitance, pour l’obsolescence programmée, … J’essaie généralement de me convaincre qu’elles auront plus d’empathie que nous et qu’elles comprendront qu’on était qu’une bande d’irresponsables qui cherchions à bien faire. J’ai du mal à croire à cette dernière phrase.

Enregistrer mon mot de passe. Mémoriser mes versements bancaires. Même si à cet âge, je ne faisais pas encore tellement de versements. Je suis sûre que vous pouvez penser à dix autres trucs auxquels je ne pense pas que la technologie a facilité et a transformé en habitude. Genre, j’ai un pote, il a même une application pour retenir tous ces mots de passe. Trop drôle, un jour, il a oublié le mot de passe de cette application.

Les news ! Exactement la même chose. Si vous avez cliqué sur tel sport ou tel artiste, on vous les ressert en boucle. Je ne vous parle même pas de politiques. Et leurs tweets à la noix. Vous avez peut-être lu 1984 ? D’Orson Wells. Le mec déchire. Dans ce livre, le gouvernement n’arrête pas de changer ses déclarations sur le passé et tout le monde doit admettre que le passé est différent. Faire comme si de rien n’était. Je trouve ça fou. Un beau jour, je lis que vous savez bien qui, le gros Donald, a dit « je le connais très bien, il est comme un frère… » puis le frère en question, il fait connerie sur connerie, et le même président dit « je ne le connais pas, je ne l’ai jamais supporté. » Qu’est-ce qu’on peut faire à ça ? Ça me rebelle qu’il n’y ait rien à faire. Il n’y a rien de pire que l’absence de choix.

Il y a un autre truc que je n’arrête pas de me demander à propos des news. Si je clique sur un article républicain, est-ce qu’on me resservira des articles démocrates ensuite ? Ou est-ce qu’ils vont disparaître de mon mur petit à petit ? Un peu comme s’il n’y avait plus que Fox tv. Qu’est-ce qui les empêchent de contrôler les news, en vous mettant juste sous le nez ce qu’ils veulent que vous lisiez ?

Je sais bien que tout le monde se pose les mêmes questions. Je me demande tout de même comment cela se fait que les plus vieux soient pas plus politisés. Peut-être qu’ils en ont marre ? peut-être qu’ils ont envie de jouer avec les nouveaux joujoux des jeunes ? Dans tous les cas, ils postent autant de crasse que nous sur les réseaux sociaux.

J’ai eu l’idée de faire des sondages sur Facebook et d’écrire mes réflexions mais je ne me vois pas faire des vagues et attirer l’attention sur moi. De toute façon, mes amis sur les différents réseaux sociaux ne sont plus mes amis mais les gens les plus populaires sur les réseaux sociaux. Vous commencez à comprendre pourquoi je laisse des revues ? Au fond de moi, je suis une rebelle mais je veux choisir de l’être. Vous comprenez ? Je ne veux pas être marginalisée sous prétexte d’impopularité. Alors, à cette époque, je suis encore présente sur tous ces trucs, je souhaite les joyeux anniversaires sur Facebook, par exemple, ça fait plaisir aux gens.

Sur mon Instagram, en dessous de mon profil, j’ai écrit la phrase de Jim Carrey : « Si les gens pouvaient être riches et célèbres pour s’apercevoir que ça n’a rien à voir avec ça… ». Ça fait bien avec mes 18 756 followers. Je m’autojustifie par cette autre phrase « Fake it until you make it ». Je like les selfies, les photos en maillot de bain, les publications des gens qui partagent leurs difficultés comme celles des gus qui voyagent, comme celles des meufs qui sortent en boîte, comme celles des types qui blaguent et même celles de ceux qui se croient comiques et qui ne le sont pas. C’est un vrai boulot. Comme à peu près tout le monde, je laisse toutes sortes de smileys, gifs et trente-six conneries sur les stories des autres et pire que tout, j’en fais aussi.

J’ai encodé mes périodes dans une application. Tous les mois, je fais plus confiance à cette app qu’à mon corps. Bien sûr, l’app m’a posé plein de question et du coup, je reçois de la publicité bien ciblée. Tampons biodégradables… Sérieusement, vous savez combien de temps passe la planète sur les réseaux sociaux par jour en 2018 ? 135 minutes. Bam ! Un septième d’une journée normale. Vous vous voyez passer un septième de votre temps à partir de maintenant sur votre smartphone ? Et ça ne va pas diminuer. Vous savez combien de temps on passe à faire l’amour par jour ? 1 minute. Bam ! 75 minutes à manger et à boire. 39 minutes avec les amis. Perso, je n’ai pas trop de potes. Et si on se voit, il arrive que quand on se voit, pendant qu’on se voit, on se texte, on se photographie, on se tag, on commente nos photos, on les like, on les partage…

Je mange toujours devant ma tablette mais je dirais qu’en moyenne, je passe plus qu’une minute par jour à baiser. Je pourrais tout à fait me chronométrer. Je pourrais même inventer une application comme Nike running qui comptabiliserait le temps passer à forniquer. Je pourrais même me faire sponsorisée par eux. Ça s’appellerait Nike Fucking. Tu pourrais partager tes temps, dire comment tu te sens après, commenter les courbes, laisser des avis, « Grosse bite, pas trop d’endurance. » « Motivé mais rien senti. » « Pas mal. Doué avec sa langue. » et des notes sur tes partenaires. Je crois que les mecs feraient beaucoup plus attention à ce qu’ils font si on laissait un avis après. Et si ça se trouve tout le monde profiterait des feedbacks. Vous pensez que ça marcherait ?

Il y a dorénavant le wifi dans les avions. Je suis tellement inquiète à l’idée de toutes ces heures à rien faire. Honnêtement, on sait tous que c’est la galère de dormir dans un avion. Même avec deux sièges de libres, c’est encore la galère. J’ai téléchargé le numéro un des ventes sur mon Kindle mais je ne trouve pas la bonne luminosité pour que ça ne me pète pas les yeux. Je bascule sur Netflix mais il n’y a pas un satané film qui me plaît. Je bascule sur Amazon Prime mais de nouveau pas un satané film qui me plaît. Avec le bruit de l’avion, de toutes manières, je n’entends pas bien les paroles. Je réserve des expériences sur Airbnb, des walkings tours ainsi que des expériences gustatives pour être sûr d’être occupée. Je lis un article sur la jeune porto-ricaine Alexandra Ocasio Cortez, AOC, qui vient de remporter son mandat démocrate et qui doit maintenant sauver les Etats-Unis. Je relance YouTube.

Je viens de finir mes études et ma mère a insisté pour me payer une année sabbatique, Gap year, on appelle ça aux Etats-Unis, pour que je voyage, que je m’ouvre l’esprit, que je vois du pays et des autres pays. Je ne sais pas combien de vies ça a changé ces trucs-là mais j’appréhende que ça change la mienne. Je ne vois pas trop comment une plage aux eaux transparentes peut changer quoi que ce soit mais je suis contente de savoir qu’à Saint-Martin, on peut faire du monokini. Je vais avoir les seins bronzés.

Sur le petit écran, toutes les roues de chakras s’imbriquent les unes aux autres. Toute cette relaxation et toutes ces ondes me rappellent un autre article que j’ai lu. La 4ième révolution est en marche. C’est assez stupéfiant d’imaginer que les révolutions n’ont plus de noms mais bien des chiffres. Pour une raison, très simple, elles sont menées par des machines. Depuis 2014, c’est le deuxième âge de la machine. Pour moi aussi, ça va être le deuxième âge de ma vie. Je suis apparemment une enfant des trois premières révolutions : La vapeur. L’électricité. L’informatique. Personne d’honnête ne peut mettre ça en doute à bord d’un avion qui a le Wi-Fi. Mais je suis surtout un prodige de la 4ème révolution : l’intelligence artificielle. 

Je ne sais plus exactement quel jour je m’en suis rendue compte ? Est-ce quand j’ai piraté ce site ? Quand on a atterri sur l’île, j’ai branché mon phone sur mon petit hub qui fait internet portable et batterie. J’ai bidouillé ce machin moi-même. L’électronique et le numérique, c’est ma vie intime. Franchement, vous en savez déjà plus que n’importe quel petit-ami que j’ai pu avoir. Que ma mère et mon père réunis. Que mon père, ce n’est pas difficile. Je suis un produit de la génétique modifiée… Mon père était un donneur. C’est marrant quand-même comme expression « donneur ». Grand donneur ! Une goutte de sperme, c’est tout. Personne n’ira dire que le mec n’était pas généreux ! Retenez, prodige génétiquement modifié de l’intelligence artificielle, goût prononcé pour l’Accélarationnisme et évoluant en Aérocène et on se comprend.   

C’est plus tellement simple de trouver ces repères dans une époque qui change si vite. Je vous aide un peu. J’ai une prof qui enseigne l’histoire moderne. Elle est à la base prof d’histoire médiévale et d’autres trucs qui se passent dans le passé. Le lycée a suspendu ces cours parce qu’ils disent qu’ils ne sont plus pertinents dans le monde moderne. Mais plutôt têtue, elle fait sans cesse des allusions aux vikings, aux wisigoths, aux celtes et c’est vrai que c’est dur de se sentir proches. Maintenant, elle enseigne l’Anthropocène et l’Aérocène.

Vous savez ce que c’est l’Anthropocène ? C’est une époque caractérisée par les effets environnementaux tangibles de l’activité humaine. Et l’Aérocène, c’est l’ère qui suit l’anthropocène. Les conséquences, si vous voulez… Un monde qui se construirait sur le précédent. « Un monde dans les airs. » dit Madame Schmout. Même pour elle, c’est bon le changement, de revenir au présent et d’utiliser ce qu’elle sait pour comprendre le futur…  

À Saint-Martin, il y a une phrase qui dit : « Un simple battement d’aile de papillon peut déclencher un ouragan. » C’est tout à fait le genre de phrases qui te retombe sur la gueule. Z’avaient pas lu Pierre et le loup ? C’est d’autant plus bizarre que ce sont toujours les gens les plus avisés qui sont les moins préparés. L’ouragan s’est pointé.

Leurs maisons sont en bois avec des grandes vitres pour voir la plage. Ce qui me fait penser à Marine County d’où je viens. Dans la Bay Area, toutes les maisons victoriennes ou mêmes les autres sont en bois et à flanc de collines, avec des grandes vitres et des vues sur la vallée. Soi-disant, le bois absorberait mieux le choc. Perso, je trouve que ça a l’air bancal et que ça ressemble à la maison du deuxième petit cochon. Vous commencez à prendre conscience de l’étendue de mes connaissances littéraires ?

J’adore les citations. Madame Schmout, elle dit que je suis la fille idéale, lettrée et matheuse et que mon père doit être trop fière. Marrant, non ? La phrase, c’est d’Henry Bergson : « L’œil ne voit que ce qu’il est prêt à comprendre ». Comme les indiens lorsque les bateaux ont débarqué en Amérique. Jamais vu de bateaux… Ils n’ont rien pigé. Ce n’est pas tout à fait le cas pour Saint-Martin et les ouragans. Mais un de cette taille, c’est de l’inédit. Ce que je vois, j’ai du mal à le comprendre. Rien ne m’y a préparé. Même si c’est vrai, on m’a prévenue, à la fin des études, les parents essayent de se débarrasser de leurs enfants. 

Tout d’abord, les assistances ne viennent pas. Première surprise. Que fait la police ? Fatalement, les gens paniquent. Au début, les gens s’entraident. « Tiens, je te sors des débris », « Ma voiture fonctionne encore, je vous emmène ? » Lors de l’ouragan, je suis restée dans le hall de l’immeuble qu’est en dur comme a dit le couple chez qui je passe un mois en échange pendant que leur fils passe un mois chez ma mère. Me suis bien fait avoir sur le swap. Une chambre contre un courant d’air. Au début, les gens sont encore gentils. Puis, il y a les problèmes de ressources. Et là, le vieux, il s’est posté devant la baraque avec un fusil pour protéger tout ce qu’on avait pu tirer du super marché le deuxième jour. Apparemment, les pillards volent pour revendre. Ça, je dois dire que c’est probablement ma plus grande incompréhension. Pourquoi ? Contre quoi ?

La vieille, elle a appelé son assurance. L’assurance, elle a dit qu’il n’y a plus d’argent, que leur argent, c’est plus leur argent, que l’île est ravagée et que ni les assurances ni les banques ne peuvent couvrir la dévastation. On leur a proposé dix pourcents de la valeur de la maison, en roupilles, c’est tout ce qu’il reste comme monnaie ou peut-être plus, plus tard. Ou peut-être rien jamais. Ça fait très choix télévisé comme proposition de merde. En toute logique, elle n’est pas la seule à avoir passé ce coup de fil, et quand bien-même, elle est tellement pipelette que tout le monde a vite été au courant. De toutes les catastrophes naturelles qui sont arrivées à la terre, la plus dangereuse, c’est clairement nous. Il y a plein d’allumés qui vadrouillent en jeep pour voler leur voisin ou braquer les petits vieux comme mes petits vieux. Les bandits, ils tirent des rafales de balles dans la bicoque et on attend couchés pendant qu’ils fouillent sous les matelas, sous les tapis, sous les escaliers, sous les sous-verres à la recherche du moindre sou.

Réfléchissez deux secondes et dites-moi ce que vous comprenez vous ! Qu’est-ce que vous allez acheter avec de la thune quand il n’y a plus un magasin ? Quand l’argent ne vaut plus rien ? Je trouve que c’est une belle illustration de la folie humaine. Ou de l’aberration du capitalisme.

Ça m’a fait le même sentiment quand j’ai voulu breaker le bitcoin. Une monnaie qui représente une autre monnaie, une poupée russe en soi. L’argent a la valeur qu’on lui donne, disent certains, l’argent n’a pas de valeur, disent d’autres, vu qu’il n’existe pas autant de sous que nous en possédons sur nos comptes.

Une catastrophe arrive et les banques, elles vous annoncent qu’elles vont saisir l’argent sur les comptes pour reconstruire l’île. Et ces petits chiffres que vous possédez sur votre application, sur votre carte de banque jaune, noire, rouge, dorée, que vous regardez parfois derrière l’écran de votre ordinateur ou derrière l’écran d’un ATM, qu’est-ce que ça vaut maintenant ? On peut jouer à la poupée russe dans l’autre sens. Qu’est-ce que vaut le travail que vous avez fourni pour ça ? Les études ? Les idées ? La motivation ? Je trouve ça vachement intéressant ! Ça positionne. La valeur que vous lui donnez, je suis sûr qu’il y en a pas mal qui doivent rigoler maintenant. Vaut mieux aimer ce qu’on fait, n’est-ce pas ?

  • « L’argent n’est plus notre argent. L’argent ne vaut plus rien. » a dit le petit vieux à la petite vieille.

Ça fait bizarre de les voir pleurer pour des billets qui n’ont jamais été vraiment en leur possession. Pour un tas de billets ou pour ce qu’ils représentent. Pour un passé qui n’existe de toute façon plus ou pour un futur qui en soi n’a jamais existé. Ça m’a vraiment fait bizarre. Je n’arrive pas à ressentir de l’empathie. Peut-être parce que de mon point de vue l’absurde est trop grand. Je ne comprends pas l’attachement. Bien sûr, dans mon cas, avec une mère toujours absente et un père inexistant, c’est différent, mais l’attachement à l’argent, à son illusion, c’est quelque chose que je n’arrive pas à m’enfoncer dans le crâne.

La petite vieille a accroché un tableau à un mur dont le plafond a disparu, et là, ça a cliqué. L’argent, c’est une métaphore de la vie. Une de plus. On en fait ce qu’on veut ? Nous sommes maîtres de notre illusion. Nous déblayons les débris de la maison. Donc l’argent ne vaut plus rien sur l’île. Les gens ont, comme qui dirait, mal pris la nouvelle. C’est étrange, de regarder l’île à travers ma métaphore, sans l’argent, les gens ont perdu un sens, et en fait la nature de leur illusion. Et ça, c’est beau, c’est comme percer le voile. Alors on continue de déblayer. La poussière qu’on a devant les yeux.

J’ai posté via mon hub, des photos des gens qui déblayent et qui s’organisent face aux pillards. Je me sens comme une journaliste. Comme un pont entre deux réalités. En fait, avoir un pied de l’autre côté du Pacifique, constamment à faire le grand-écart, je réalise que je recrée des couches de protection. Je mets une image entre ce qui se passe vraiment et moi, un écran et des fantômes entre les rats, les poubelles et les sales types. Je suis plus concernée par mes stories que par mon rapatriement. Le vieux, il a dit « on a plus assez d’énergie pour ton truc, on doit rationner. ». C’est fini les likes et les messages de soutien.

La femme de ménage des petits vieux est venue vivre chez nous. Elle a tout perdu. Même son mari. Les secours se sont d’abord occupés des gens riches. On a recueilli des chiens et des chats. Ce qui veut dire diviser notre nourriture avec eux. Et maintenant elle. On se lave avec l’eau de la piscine. Tout le monde parle du grain de sable qui … On sait bien qu’on retournera à la normale. A avant. On vit une pause dans le temps où on peut voir tous les défauts de notre système et comment on fait tenir un éléphant sur un ballon. On parle des Atanasis qui ont disparus sans qu’on sache pourquoi. Des Nabatéens. Des Olmèques, des … Il y a plus de peuples qu’ont disparus que je peux en citer vivant aujourd’hui.

« Le grain de sable qui a fait dérailler le train de son chemin de fer ». D’autres disent « On vit une conséquence d’une cause oubliée ». « Qu’est-ce qu’un système où l’on retire l’argent et qui ne tient plus debout ? ». Et je pense à mon pauvre éléphant de cirque et à madame Schmout. « L’effet papillon. Quelle sera la conséquence de ce que nous sommes en train de vivre ? » « Y a-t-il un nombre limité de dominos ? » Le petit vieux a dit à la petite vieille :

  • Tu te souviens ? 
  • De quoi ? 
  • De nous, il y a trente ans ? 
  • Pourquoi ? 
  • On s’est dit. Regarde, on a une voiture, une maison, une maison de vacance, une société, une assurance, un fils, des chiens, des chats, … mais qu’est-ce qu’il reste de nous deux si on est à deux sur une île ? Juste à deux, sans rien ? Ce serait quoi nous deux ? Notre amour ? 

Je pleure le soir dans ma chambre sans toit, sous les étoiles. Sans la lumière des villes, on voit bien les étoiles. Je crois que je pleure à cause des étoiles. D’habitude quand je regarde Netflix, je suis généralement sur Instagram en même temps. Quand je lis sur les toilettes, j’écoute de la musique en même temps. Et là, les étoiles, juste les étoiles, plus brillantes que n’importe quel écran Led. Pas une émission de tv, pas un film, pas un livre, pas mêmes les cours de Madame Schmout ne nous préparent à regarder les étoiles. Je crois que je pleure de me voir nue pour la première fois.

L’humour au temps du Corona

In Uncategorized on 25/03/2020 at 7:13

Lucian Obscène était seul dans l’aéroport. Il avait appris la nouvelle du Corona via bouche à oreille. Heureusement, pas littéralement. Sa première pensée avait été que le COVID-19 arrivait une année en retard. Pouvait-on le reprocher aux scientifiques ? Les mayas s’étaient loupés plus sévèrement. Lucian ne pouvait pas se vanter d’avoir eu plus d’intuition. Il avait vu ce film issu d’un livre. Il s’était d’ailleurs fait la réflexion qu’on adaptait toujours les livres en films et jamais l’inverse. Personne ne s’était dit : « Chouette film ! Je vais en faire un livre ! ».
Eat, Pray, Love l’avait convaincu de faire un long voyage.

Après avoir rassemblé toutes ses économies, il convint que ce serait juste Eat en Italie. Et Coach Surfing. Il avait une théorie sur l’application. C’était l’enfant accidentel de deux autres applications : Airbnb et Tinder. Sans doute, les développeurs avaient-ils pensé : « On a trouvé le moyen d’avoir du sexe chez d’autres gens. Ce serait encore mieux avec eux ! ». Son expérience personnelle en France lui avait confirmé ses soupçons. « C’est ton canapé. Et ouvert, c’est aussi mon lit. ». « Ça explique sans doute les menottes au coin du lit. » avait-il répliqué sans feindre sa peur de l’engagement, lui qui ne savait pas dire « non ». Mieux valait peut-être éviter l’Inde.

Les parents Obscène avaient appelé l’aîné « Sigmund » en hommage au psychanalyste Freud. Sigmund avait récemment satisfait ce choix en commentant la pénurie de papier-toilette : « L’humanité régresse au stade anal. ». Lucian avait alors renchéri sur le groupe famille avec « Joli tableau ! ». 40 ans plus tôt, ses parents avaient trouvé drôle de l’appeler « Lucian » en référence au portraitiste Freud. L’humour était une histoire de famille et son nom un clin d’œil. D’autant plus ironique qu’à la naissance, son frère lui avait mis le doigt dans la cornée. Il en avait gardé une tâche de sang dans le blanc de l’œil et la paupière légèrement plus fermée.

Il était enclin à sempiternellement se poser la même question lorsqu’il songeait à son nom. « Était-il une blague ? ». On formulait la même question sur la vie. Ce qui l’amena à changer son regard du sens propre au figuré. Après tout, la devinette favorite de son père était aussi sa plus grande vérité : « Monsieur et madame Térieur ont deux fils ? ». « Alex et Alain Térieur » étaient deux jumeaux comme Sigmund et Lucian. Sigmund était sorti le premier en pointant son frère du doigt, mise à l’index qui avait duré jusqu’à cette subite décision que Julia Roberts lui avait inspirée.

Pourtant, on s’apprêtait déjà à le rapatrier. Il songea à sa famille. « Tu es le résultat des trois personnes les plus proches de toi. » Ce proverbe n’avait jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui. L’idée de réseau dût amener celle des réseaux sociaux vu qu’il ouvrit son téléphone. Il se demanda si Instagram se viderait comme la place Tian’anmen puis observa Le Monde à travers son téléphone. Un article titrait : « Les libraires se serrent les coudes et Amazon se frotte les mains. ». Au même moment, son œil rouge fut attiré par une carte de la même couleur à quelques mètres de lui.

Il se leva pour s’en approcher. Une tête couronnée. Il se mit à avoir chaud. Il aurait dû rester à la maison. « Quand est-ce que se représenterait une occasion de sauver le monde juste en restant à la maison ? ». Lui qui n’avait jamais travaillé ; l’occasion était venue de briller. Qui plus que lui était légitime pour donner des leçons aux autres sur la gestion du temps ? Qui ? Lui qui au seuil de la quarantaine avait fui ? Lui que le confinement avait appelé à mettre fin aux cons.

Lui, Lucian Obscène, détenteur du ‘fin’ savoir de l’oisiveté et amateur de cons sur internet. Lui, le délectant, le symboliste, l’amateur de sémantique et d’archétype, le complexe et frère d’Œdipe, se tenait face à une dame de cœur. Un sceptre à la main. Quand il se retourna, il y avait une fille assise à sa place. Un pinceau à la main. Il s’avança vers elle en récitant cette phrase « On n’attire pas ce qu’on veut mais bien ce qu’on est. ». Il se posa à côté d’elle et demanda :

– Vous attendez quelqu’un ?

– Ça dépend. Vous êtes modèle ?

– Ça dépend. Vous êtes…  

– Portraitiste.

– Et vous venez dans un aéroport en pleine contagion ?

– Quand on s’appelle Elisabeth Reine, on aime changer de perspective.

– On est deux.

– Jamais faite.  

– Qu’est-ce que vous regardez ?

– Votre œil. J’aimerais le peindre. Et vous ?

– Votre cœur.

Lucian Obscène fut traversé par une question qu’il répéta lentement à voix basse.

– A quoi ressemble votre cœur ?

Elisabeth Reine répondit doucement.

– A votre œil. Il est plein de sang et il voit à travers.

La libération de la culotte

In Uncategorized on 16/03/2020 at 11:41

Igor, un grand mince, een lange tuut, comme disent les brusselaires, tout de noir vêtu, se dressa comme une ombre à la vue d’une chandelle lorsqu’il vit Joseph.

  • Tu te fous de moi ou quoi ?! T’étais où ?
  • Ah de l’air co ! Quel bonheur ! Enfin !
  • 45 minutes de retard… s’exaspéra Igor en contemplant l’allure débonnaire de Joseph. On avait dit qu’on venait en avance.
  • Je suis désolé. J’ai dû prendre le bus.
  • C’est ça que t’es en nage ?
  • Ouais, j’ai dû apporter ma caisse chez le garagiste. Je ne te raconte pas la merde que c’était. Je ne la récupère que demain. Bref, ça n’a rien à voir ! Ou plutôt si ! J’ai vu la culotte d’une gonzesse dans le bus.

Igor se dit que quelque chose de nouveau émanait de Joseph. Il illuminait la pièce de son bonheur. Et peut-être un peu de son odeur aussi. Igor se demanda si c’était de la transpiration sous la veste bleue que Joseph portait manches retroussées. Joseph était particulièrement agité. Sa chemise en jeans, un pan coincé dans la boucle de sa ceinture, l’autre derrière son caleçon américain à rayures bleu ciel, le reste à moitié ouvert sur son torse velu et suintant, lui donnait un air bestial. Joseph regarda nerveusement le cercle de chaises pliables en plastique. Puis il leva les yeux sur un petit groupe discutant devant une baie vitrée faisant office de quatrième mur. A travers les vitres légèrement tintées de bleu, le monde avait l’air réfrigéré et le « T » que formait la grue derrière celle-ci gagnait en design dans cette couleur.

  • Ne me dis pas que t’es en retard à cause d’une meuf.
  • Pile en face de moi. Son siège était un peu plus haut que le mien si bien que ses cuisses commençaient presque au bout de mon nez. À la même distance à laquelle tu me parles maintenant, à moins d’un mètre et demi. Une culotte blanche.

Igor se tut. « Culotte. Culotte. » Pensa-t-il mécaniquement. Son cou se dressa et ses joues se raffermirent comme si un vent froid passait entre ses longs cheveux bruns bouclés.

  • Une robe bleue et ce genre de petite valise de cabine qu’ont les hôtesses de l’air ! Elle avait trop chaud. Tout le monde avait trop chaud.
  • Pourquoi t’as pas pris un Uber ?
  • Je déteste Uber.
  • Et un taxi ?
  • Il n’y en avait plus. Et depuis que j’ai payé le tiers du prix avec Uber, j’ai un blocage avec les taxis.
  • Tout le monde, je crois…

Igor songea qu’il aimait prendre le taxi, que c’était un des derniers endroits où l’on avait encore la paix.

  • Bref, c’était électrique ! Et ça puait la transe dans ce bus. Je m’en foutais. Je regardais tranquillement la culotte blanche et rien n’aurait pu me perturber. Je pouvais voir ses cuisses plonger comme deux montagnes lisses et dorées dans un lac enneigé. Je naviguais sur sa culotte d’un bord à l’autre. D’un élastique à l’autre.
  • My god ! intervint Igor. Il prit une chaise et se décida enfin à s’asseoir. Il tourna le dossier devant lui et s’assit à califourchon. Il glissa et accrocha un rideau de cheveux lisses et raides derrière son oreille droite.
  • Ouais ! Tu sais en plus comment la chaleur rend dingue.
  • Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter ton histoire.

Un véritable euphémisme pour Igor qui lorgnait sur le premier décolleté venu.

  • Si si. Et le mieux ! triompha Joseph, le doigt pointé vers le Tout-Puissant. Je pouvais voir où son sexe commençait.
  • Oh non !
  • Si ! La fente.
  • Une belle chatte moderne ?

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire une chatte moderne ? se demanda Joseph dans un spasme de frayeur d’être devenu obsolète en termes de pussy. Puis pensant à la peau glabre sous ses doigts, il dit seulement :

  • L’avenir du monde ! Les trois mots brillèrent dans l’œil de son interlocuteur comme une opaline dans le coffre d’une grand-mère.
  • Seigneur ! Je ne sais pas combien je donnerais pour être à ta place !
  • Attends ! Je souffrais le martyre. Plus je regardais, plus j’avais envie d’elle. J’en étais à penser à la sauter devant tout le monde. Le sang n’affluait plus du tout là-haut.
  • T’inquiète ! On est tous pareils !

Les cheveux d’Igor vibrionnaient devant son visage comme des ondes.

  • Mais j’étais certain d’une chose, c’est que je la suivrais n’importe où. J’étais là, le menton enfoncé dans ma paume de main.

Il mima le geste.

  • À regarder, sans bouger, sans ciller.

Il fixa la pause dans l’espace.

  • Obnubilé ! Je m’en foutais qu’elle me voit. Et tu sais quoi ?

Joseph n’attendit pas la réponse d’Igor.

  • J’avais envie qu’elle me surprenne. Puis j’ai cligné de l’œil.

Joseph retint sa respiration.

  • Elle t’a vu ?
  • J’ai levé les yeux vers elle, tous les muscles de mon visage décontractés dans l’apparence de l’indifférence. Serein. Et même un peu de défi à la limite de la menace dans les pupilles pour renverser la culpabilité. « Genre, vas-y ! »
  • Et elle ?
  • Des iris bleus et jaunes. On aurait dit l’intérieur d’un kiwi. Un kiwi bleu. Et le blanc tout autour qui rappelait sa culotte. Elle a soutenu mon regard. Et dedans, il y avait une expression, de l’arrogance, je crois.
  • Oh la salope !
  • Genre « Comment tu oses ? ».
  • Non ! Je vais crever ! Arrête !
  • Mais pas « Comment tu oses regarder ma culotte ? » Plutôt « Comment tu oses me regarder dans les yeux petit vicieux ? ».

Igor se tut pour la première fois comme s’il était en présence d’un phénomène surnaturel.

  • Alors j’ai baissé les yeux. Sur sa culotte ! Elle n’a pas refermé ses cuisses. Elle ne les a pas plus écartées.

Igor écoutait comme si le film de cette histoire lui était directement soufflé de la bouche de Joseph à travers un flux énergétique.

  • Elle s’est juste un peu engoncée dans son siège. De sorte que sa chatte me faisait parfaitement face. Ma première pensée fût si elle coince sa culotte entre ses lèvres, je fais une attaque, je sors ma bite ou je fais un truc insensé. Je te jure que je n’étais plus moi-même, dit Joseph, le regard fixé dans les pupilles d’Igor. À ce moment précis, je n’avais plus de femme et plus de bébé.

Igor écoutait transcendé par le récit sans réaliser une seconde qu’il tenait ses mains crispées sur ses genoux, prêtes à s’arracher la peau.

  • Mais plus bizarre encore !

Igor eut un soupir comme s’il avait absorbé tant de lumière qu’il était à son comble, comme une baudruche au bord de l’éclatement.

  • Son con me regardait.

Igor se tenait courbé comme une tortue en équilibre sur la base de sa carapace. Assis, le cou en avant, les yeux plissés et le poing serré devant la bouche. Il concentrait toute son attention sur son locuteur. Si on l’observait maintenant, on aurait pu croire qu’il suivait un cours magistral en fission nucléaire.

  • Je l’ai vu si bien. Sa courbure, sa forme unique. Je regardais si intensément que, petit à petit, mes yeux se sont perdus dans le blanc. Hypnotisés. Sans m’en rendre compte, je voyageais à travers cette culotte. Comme quand tu regardes ces spirales et que si tu les fixes suffisamment longtemps, elles s’inversent à un moment donné. Je la pénétrais ou c’était le blanc qui me pénétrait. On aurait dit une galaxie tournoyante. C’était métaphysique. C’était un voyage dans le temps. Dans l’absence de temps. S’emballa-t-il avant de lâcher sur un ton plus bas. Dans la vacuité.

Joseph s’arrêta pour s’essuyer le front comme si son corps revivait la scène.

  • Le pire ! C’était légitimé par ses deux yeux à elle qui me regardaient. C’était une canaillerie sous une autorité bienveillante. Elle se dandinait imperceptiblement. Ça ressemblait à la fois à un caprice de femme riche, superficiel et léger mais avec l’authenticité du décor, la réalité suffocante du bus, le côté populeux.

À ce moment, une jeune femme brune fît son apparition.

  • Bonjour tout le monde ! entonna-t-elle jovialement.
  • Et alors ? souffla Igor, aussi impatient qu’étourdi.
  • C’était son arrêt.

La demoiselle déposa son attaché-case à côté d’un trépied sur lequel un tableau blanc à marqueurs reposait. Joseph toujours animé de cette énergie animale la remarqua.

  • Quoi ? Comment ça son arrêt ? suffoqua Igor. Qu’est-ce que t’as fait ?
  • J’ai senti que c’était ma chance. Mon destin. Que si je n’y allais pas, mon corps se retournerait contre moi et ne serait plus jamais mon corps. Joseph baissa les yeux. Que j’en mourrais.
  • Et ta femme ?

L’animatrice surprit cette question.

  • Vous avez passé une bonne semaine ? S’enquerra la jeune trentenaire en s’adressant au groupe. Quelle chaleur !

Igor la déshabilla du regard. Ce qu’il prît d’abord pour un tailleur de marque à y regarder de plus près était une robe sur laquelle elle portait une veste en lin noir qu’elle ajustait gauchement.

Quand elle retira le vêtement aux allures de kimono, on put voir qu’elle avait pris un coup de soleil au niveau des épaules. Igor perdit sa concentration dans la nuque de l’animatrice. Il vouait un véritable fétichisme pour cette partie du corps. Les cheveux attachés quant à eux l’affriolaient. Ceux de la coach étaient traversés par une baguette qui les maintenait dans un équilibre délicat. L’été causait beaucoup de distraction à Igor. Il se ressaisit lorsqu’il constata les premiers participants s’approcher du cercle de chaises. Joseph et lui-même avaient convergés pas à pas vers les places proches du tableau. Joseph cependant rechignait à s’asseoir et évoluait à présent au centre du cercle. Igor le suivait et chuchotait.

  • Balance ! Raconte !
  • Je me suis levé. J’ai regardé les types autour de moi, accrochés aux lanières qui pendaient du plafond comme autant de macaques pas encore descendus de l’arbre. A ce moment-là, je ne croyais plus, je savais…
  • Que quoi ?
  • Que j’étais l’élu. Proclama Igor sans fierté ni modestie.
  • Comme dans Matrix. Bon dieu !
  • Je suis sorti la tête haute. Comme si le sommet de mon crâne était rattaché à un fil. Mes gestes m’étaient guidés. Une marionnette pour le désir qui me traversait. Un pantin sexuel.
  • Oui, oh ça va l’artiste ! On n’a plus le temps ! Dis-moi juste, si tu l’as serrée ou non ! qu’est-ce qu’il s’est passé ? Je n’en peux plus.

Joseph sourit.

Igor se leva d’un bond de sa chaise. Comme s’il eut été projeté, appelé au ciel, lui aussi. Comme si toute la bénédiction dont il s’était repu, l’avait arraché au sol. Igor au cours du récit avait fusionné progressivement dans cette trinité de regards iris bleus et jaunes-cuisses dorées-culotte blanche. La question de la consommation avait fait éclater toute la tension accumulée en lui. Igor se tenait au milieu des autres participants venus entre temps s’asseoir. Toutes les places étaient occupées à l’exception des deux leurs. Un simple déclic en lui-même l’avait rendu sourd à présent à ce qui se passait autour de lui. Il leva sa main, ses doigts articulés en forme de flingue qu’il pointa vers Joseph.

  • Dis-moi ce qu’il s’est passé ou je tire.

Ce dernier, les mains dans les poches de sa veste, l’air hébété, dit seulement :

  • Je crois que je l’aime.

L’animatrice légèrement désemparée décolla un marqueur aimanté du tableau et le pointa en leur direction comme pour les rappeler à l’ordre. Igor éprouvait un léger étourdissement. Les autres participants autour de lui tournaient comme des planètes. Et Joseph… Joseph venait de dévier de sa trajectoire. Il se secoua pour se défaire de ce frisson qu’était le destin.

  • Tu veux nous dire quelque chose Igor ? Tu veux peut-être nous présenter ton protégé ? interrogea la coach à qui le bleu indigo de sa robe conférait une aura de joyau dans cette pièce pareille à un écrin de verre. Un saphir brut.
  • Oui ! Et Igor en montrant Joseph du doigt, dit indigné : Ce con-là s’appelle Joseph et il vient de tromper sa femme.

Joseph, qui entre temps s’était assis, demeura stupéfait un instant les jambes et les bras croisés avant de se lever à son tour.

  • Bonjour ! Je m’appelle Joseph. Annonça-t-il à l’assemblée en hochant la tête et pinçant la bouche. Il s’humecta la lèvre d’un coup de langue rapide. Comme vous l’avez déjà deviné. Je suis dépendant. Comme vous. Et en plus de ça, je viens de tromper ma femme. Aujourd’hui, … il marqua une pause, je décide de ne plus rendre de comptes à la société. Et ce y compris ma femme.

On pouvait sentir la force monter en Joseph.

Un mec avec un gros bide, qui tenait par miracle sur une des chaises pliables beugla :

  • On l’emmerde !
  • Du calme. Corrigea la coach que la vulgarité rendait perplexe.

Joseph se tenait digne. On pouvait lire sur son visage une pointe de satisfaction, celle d’un homme qui venait de briser ses chaînes. Le rictus au coin de ses lèvres s’étendit en un sourire qu’il ne put réprimer. On vit bientôt toutes les dents de Joseph qu’il montra bien à chacun de ses auditeurs. Il promena un regard confiant sur les différents membres, les yeux dans les yeux, l’un après l’autre. Il termina son tour par un homme aux cheveux blancs, vêtu d’un loden vert, un mec qui suait le bien-pensant pensa-t-il. Une épave de la noblesse jugea Joseph sans rancune.

Alors Joseph se tourna vers la Coach. Un morceau de plastique blanc était accroché à une épingle et affichait « Anna » sur la bretelle bleue au-dessus de son sein droit. L’échancrure de la robe faisait converger naturellement les yeux entre ses seins dont on voyait qu’ils se tenaient blottis fermement l’un contre l’autre. Joseph s’attarda franchement dans son décolleté puis remonta les yeux jusqu’à sa clavicule et sinua comme un piton autour de son cou jusqu’à son visage. Il la toisa plein de malice dans les pommettes. Les zygomatiques tiraient sur sa bouche au point qu’il lui poussait une gueule. La conscience que les autres l’observaient et la lenteur sensuelle de Joseph empêchait Anna de reprendre la situation en main. Elle avait envie de dire quelque chose mais elle ne savait pas quoi. Quand il eût l’impression d’avoir enfoncé sa pensée jusqu’au fond des prunelles d’Anna, il se cambra et poussa un cri de loup. Il hulula. Comme un dément. Le loden vert sautilla avec sa chaise pour qu’elle tape sur le sol en guise d’encouragement. Un playboy en chemise blanche et veste noir, cheveux laqués en arrière aboya. Le bedonnant rigolait et se secouait de joie. Il sortait des petits cris aigus de son groin, pareils à ceux d’un verrat.

Igor contemplait la scène avec admiration et se mit naturellement à applaudir. Inconsciemment. Alors les autres suivirent. Le juif bronzé, de retour de Tel-Aviv qui n’avait pas retiré ses lunettes de soleil pour assister à la séance, fit de même. La maigrichonne au look de bourgeoise, qui se tenait ici comme à une swimming pool party, le bloody mary remplacé par un cahier de notes, le stylo rongé en guise de paille, se leva. Elle qui le plus vraisemblablement devait être la femme d’un homme dont l’absence se comptait en cocktails, dans sa robe à grosses fleurs sur son petit corps menu applaudit avec encore plus d’énergie et de conviction que les autres. Elle cria même :

  • Je ne serais pas ici si j’avais trompé le mien. C’est ce que je devrais faire !

Les applaudissements se tournèrent vers elle. Et chacun s’applaudit dans une contagion de pardon. On commuait ses fautes dans une ébriété partagée. Une exaltation du désespoir régna encore deux minutes avant que Joseph fasse signe à la multitude de s’asseoir. Dans son élan, il s’était demandé : Pourquoi je m’arrêterais ? Et il avait pris la décision de poursuivre dans cette voie. Quand Anna accepta de s’asseoir à son tour, de plus en plus agréablement convaincue par la tournure de cette séance, elle croisa les jambes, l’œil d’Igor cligna et Joseph éleva la voix.

  • Merci à vous ! Le plus dur, ça a été d’arrêter la drogue. Me persuader que je n’aimais pas ça. Echouer. Ne pas arriver à stopper le bazar net. Me retrouver dans une situation de confusion d’abord. Détester aimer ça. M’infliger une culpabilité constante. Jusqu’à ce qu’un beau jour, ça change de goût. Ce goût amer et métallique dans le fond de la gorge, que j’adorais me passer contre les dents qui te paralysait les gencives et la langue…

En disant cela, il se passa la langue sur les dents bien ostensiblement. Mû par le souvenir conscient d’un de ses professeurs universitaires qui lui répétait toujours : « Tu peux raconter n’importe quoi et c’est d’ailleurs toujours ce que tu fais… Des mots, des mots… Ce qui compte c’est le numéro que tu leurs sers ! Les gens veulent voir un numéro ! Et de préférence un numéro qu’ils ne pourront admirer nulle part ailleurs. »

 

  • Comment je pouvais aimer ça ?! Adorer l’adoration. Individuelle. Mutuelle. L’exceptionnelle sensation d’être exceptionnel. La poudre qui te monte dans le naseau, qui ensorcelle le cortex, qui aligne les neurones comme les notes d’une musique des Stones. Un rif.

Il renifla fort et pencha la tête en arrière. Il resta dans cette posture la bouche ouverte puis revint à son public les yeux écarquillés, verts cerclés d’une ombre, d’une intrigue.

  • La dope qui sollicite le nerf. Les veines qui rétrécissent et le cœur qui bat ! Qui bat ! Toujours plus fort ! C’est ce qu’on veut ? Non ?

Il ouvrit sa veste en considérant Anna.

  • S’arracher la poitrine ! On veut aimer plus. Vivre plus. Dépasser nos limites. Fouler l’interdit …

Il recoiffa ses cheveux brun foncé en arrière. Il s’attarda la main dans sa barbe naissante. Il porta son attention sur le beau-gosse à la chemise immaculée et sortit la sienne complètement de son pantalon.

  • La coke est tellement consensuelle. Has been ! Démago ! Je t’adore ! Moi aussi ! minauda Joseph avec une voix de pétasse. Tout le monde s’accorde. Excitation. Agitation ! Tout ça pour bander mou. Aucune personnalité ! Coupée au plâtre, à l’aspirine, à la poussière de roche… Pathétique, sniffer de l’aspirine entre connaissances sur le capot d’une caisse derrière le bar parce que les toilettes sont déjà full de gens qui font semblant de chier et bientôt chieront parce qu’au demeurant ce n’est qu’un laxatif. A quoi bon tortiller du cul si ce n’est même pas pour chier droit !

 

Il avait envie de faire un pet sonore mais se retint en voyant Anna. Une émotion glissa entre eux deux comme une bulle de savon. La bulle explosa quand il crut décerner de la compassion. De l’empathie ok mais Il ne voulait pas de compassion. Il ne put s’empêcher cependant de trouver ça attendrissant ! Spécialement dans ses pupilles couronnées de soleil. On aurait dit deux éclipses.

Il se frotta les mains. Sa main gauche retourna à la poche de sa veste. L’œil d’Igor cligna.

  • Le plus dur était fait. Maintenant, la clope ! Ça ne servait à rien de faire tout en dix fois. Fallait me prouver que j’avais fait des progrès. Une des décisions les plus dures de ma vie ! Me dire que ma dernière clope : je l’avais déjà fumée. Et que par conséquent, il n’y aurait pas de dernière clope. Elle était derrière moi. J’ai tenu en me disant que c’était plus facile que la coke et plus dégueu encore. Je suis vite devenu un de ces anti- fumeurs. De la pire race.

 

Joseph marqua une pause avant de découper les syllabes qui suivirent pour accentuer son propos.

 

  • Les ex-fumeurs. Je me disputais avec les passants dans la rue, les mecs qui allumaient des tiges au marché. Ma cible préférée. Faut pas fumer près de mes légumes !
  • Entièrement d’accord ! intervint la bourgeoise qui en profita pour rajouter : Je vous adore ! Et se présenta : Je m’appelle Clothilde.
  • Clothilde Comment?
  • Clothilde comme vous voudrez.

L’assistance rigola.

Joseph lui sourit et Clothilde fit semblant de vaciller. Elle chavira sur sa chaise. L’israélite la rattrapa dans un sauvetage théâtral qui le fit poser un genou à terre. Anna se demanda si un jour, elle aurait pu imaginer ça dans cette reconversion de l’audit financier au soutien psychologique. Un projet qu’elle avait développé elle-même pour abattre les différences de classes sociales que selon elle les dépendances traversaient et donc réunissaient. Le facteur numéro un : Une naissance difficile. Le facteur numéro deux : la génétique. Le facteur numéro trois : le contexte parental. Les trois premiers facteurs frappaient injustement à tort et à travers et marginalisaient sans tenir compte de la marge. Elle avait lu dans le thème astral qu’on lui avait offert pour son trentième anniversaire que son nœud nord, le but de son existence était d’aider son prochain. Elle avait donné sa démission du jour au lendemain. Persuadée que si le changement était la seule permanence de ce monde, cette douceur impermanente devait être une décision radicale. Elle n’avait encore trouvé personne pour soutenir son idée comme quoi les différentes addictions se renvoyaient les unes aux autres et qu’on ne pouvait en guérir qu’une à la fois. Et qu’à terme, il n’était d’ailleurs possible que de les guérir toutes à la fois sous peine de les voir inlassablement se substituer les unes aux autres comme le chocolat au manque de sommeil disait-elle. Au contraire, elle s’était vue détraquée par de nombreux psychologues et psychiatres ou autres experts en comportement qui clamaient le danger existant à mélanger des réhabilitations non similaires. Son bonus s’était écoulé dans la location de cette salle et la création d’un site web. Les dons se faisaient attendre mais elle croyait dur comme fer dans le principe de gratitude comme étant le principe de vie.

 

Igor, passionné par les propos de Joseph qui lui remuaient le bide, sentait une faim monter en lui. Un goût qu’il avait perdu dans l’abstinence. L’appétit. Une sensation qui s’était cachée derrière une apparente sagesse et qui mordait à présent.

 

  • On dit souvent, reprit Joseph ouvrant les bras, que la liberté s’arrête où commence celle des autres. D’où ce type s’octroie de fumer une clope alors que j’ai arrêté ?

La salle entière opina du chef.

  • La liberté du fumeur s’arrête précisément où commence le regret de l’ancien clopeur. C’est tout.

Le playboy acquiesça. Joseph s’enflammait dans sa logorrhée.

  • Rien n’attire plus l’homme que la connerie, la bêtise. C’est l’attraction maximale, non ? L’erreur, c’est notre moyen d’apprentissage, non ? Comment découvrir l’étendue du spectre sans l’extrême ? Et si on ne connaît pas ses extrêmes comment trouver son équilibre ?

Il serra les poings.

  • En tant qu’acte, la bêtise semble contrebalancer des années de justesse sur la balance d’une vie. Un mariage parfait, un jour, une tromperie et tout est ruiné. Il y a quelque chose de pas logique là-dedans. Si vous appelez la bêtise un problème, c’est qu’il y a une solution. Il n’existe pas de problème sans solution. De même, s’il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème. Vous comprenez ? Il n’y aurait pas eu besoin du soi-disant problème pour trouver la solution. Vu qu’il ne fallait pas chercher de solution. C’est aussi simple que ça, on crée des problèmes pour trouver des solutions. Et c’est aussi vrai pour nos dépendances que pour le monde. Le monde, il est très bien comme ça. Faut arrêter de se renvoyer la balle de la culpabilité. Chaque fois qu’on crée un coupable, on fait de nous des victimes. C’est ce qu’on fait avec la drogue, c’est ce qu’on fait avec nos dirigeants, avec le pétrole, avec nos conjoints, avec ceci, cela, on se déresponsabilise. Alors maintenant, on prend ses responsabilités. On comprend que la dualité est un challenge nécessaire pour notre évolution qui doit être embrassé pour être résolu.

Joseph brandit ses poings haut au-dessus de sa tête.

  • Bref, la dope, check. La clope, easy ! L’alcool. C’est le vrai chemin de croix.

Les autres le toisaient, sachant de quoi il parlait.

  • Arrêter la drogue te rend con, triste, bête, dépressif. La clope : irritable, … Et l’alcool : chiant. Tu deviens l’emmerdeur de service. Combien de restos ? demandait Joseph à l’assemblée devenue silencieuse et honteuse.

Il scruta les visages autour de lui.

  • Combien de fois on n’a pas eu le coup de dîner à dix et… On divise la note en dix ? Euh non ! Je n’ai pas bu 4 magnums de champ, cinq bouteilles de vin et des digestifs. Et encore des shots pour digérer les digestifs. Non ! Combien de fois ?! questionna-t-il la foule.

 

La remarque toucha tout le monde ! Et une autre salve d’applaudissements conquit les mains des membres à l’unisson.

  • Et le mec qui t’alpague : « Hé, tu vas pas nous casser les pieds pour un petit verre. Diviser en dix, c’est plus simple pour le serveur. Fais pas ton empêcheur de tourner en rond. » Empêcher les autres d’être ronds, non, vous faites ce que vous voulez de votre vie mais pas avec mon argent.

 

Igor était fier de son protégé. Fier et peut-être même un peu jaloux. Joseph se désinhibait. Et lui, Igor s’inhibait. La jalousie le renfermait sur lui-même, sur ce qu’il connaissait de mieux, un sentiment qui pouvait être à la base des plus belles expansions s’il était nourri par l’amour et qui sinon n’était que contraction s’il ne l’était pas, l’envie. Igor se sentit se rapprocher de la nuance qu’il avait toujours eu du mal à définir qui séparait envie et désir. Il avait l’impression que c’était une question de direction. Comme une bouche qu’il pouvait tourner vers l’extérieur ou l’intérieur.

 

  • Et puis tu réalises que tu n’es pas juste chiant pour la manière. T’es chiant dans le fond ! Et bientôt, t’es chiant tout court. T’es chiant parce que tu ne comprends plus rien à ce que tes potes disent et qu’eux, a contrario, se comprennent parfaitement. Tu es officiellement exclu de la plus grande secte au monde : L’alcoolisme.

 

Les têtes hochaient de consentement. Joseph n’ignorait personne et donnait de l’attention à tout le monde. Anna était conquise dans sa robe bleue Facebook. Ce type donnait du sens à ce qu’elle faisait.

 

  • J’ai eu envie de boire tous les soirs. Et j’ai eu soif un peu plus chaque soir. Jusqu’à ce que je trouve tout le monde bête. L’alcool a été mon amour impossible comme une femme qu’on regrette et sans qui plus rien n’a d’odeurs, de goût, de vie. Je suis tombé en dépression. Il m’a fallu des mois pour reconnaître que je ne savais plus m’amuser sans. Et d’autres mois pour m’amuser sans.

 

Tout le monde communiait ses douleurs à travers les dires de Joseph.

  • Après plusieurs mois d’hébétude constante et exaspérante, …

Joseph marcha de long en large, à travers la pièce pour intensifier ses dires. Ses mains gesticulaient, appuyaient certains mots de ses paumes et en soulevaient d’autres avec les doigts écartés. Il orchestrait ses phrases dans un balais aérien avant de replonger ses paluches dans ses poches où semblait se cacher son inspiration.

  • J’ai enfin réalisé qu’arrêter de boire pendant deux mois, ça ne m’était plus arrivé depuis mes seize ans, soit depuis quinze ans, soit depuis que j’avais commencé à boire.
  • Pareil, avoua le Loden vert.
  • J’ai aussi réalisé après un rapide sondage de mon entourage que c’était pareil pour eux, pour les autres. Exception faite des femmes enceintes qui boivent deux fois plus une fois qu’elles accouchent. Tout le monde boit d’un jour A à un jour Z, sans discontinuer, du jour où on peut jusqu’au jour où on ne peut plus. L’alcool est un verre d’un soir qui dure toute la vie.

Le loden vert grogna contre cette fatalité. L’hébraïque frottait ses lunettes sur sa chemise pimpante. Clothilde ressassait ses innombrables frégates en mer, ses vernissages, ses parties de cartes, ses dîners en blancs, ses mariages, ses noëls, ses anniversaires, ses dîners, tous ses dîners.

  • J’avais des œillères de cheval grandes comme des terrasses bondées de monde. L’absence d’alcool a été ma plus grande vérité. Une cécité qui cessait enfin. Une révélation. Je pensais que tout le monde était aveugle. En fait, ils étaient souls. Parce qu’ils n’avaient pas envie de voir ou…

 

Joseph n’acheva pas sa phrase. Il se redressa en sortant ses mains brusquement de ses poches.  Entraînée par le mouvement une culotte blanche s’envola comme une hirondelle. Les yeux d’adultes redevenus enfants l’espace d’un instant la suivirent émerveillés dans son ascension jusqu’à son apogée d’innocence et redescendre tel un parachute angélique dans la main de Joseph. Il replia les ailes comme si ce fut un papillon d’origami et dit :

 

  • Ça fait un an et demi que j’ai arrêté la coke, un an et trois mois la clope, un an dans deux semaines que j’ai arrêté l’alcool.

 

Il y eut une seconde de frisson.

  • Aujourd’hui, j’arrête la dépendance affective.

Les gens voulurent applaudir une nouvelle fois mais Joseph les retint. Les autres le regrettaient presque déçus que ça s’arrête. Lui-même emporté par la fièvre de ses mots, un lyrisme qu’il ne se connaissait pas, il aurait voulu que cette ivresse dure toujours.

Anna décroisa les jambes. Igor y vit la liberté.