Thomas Cock

Le galop

In Uncategorized on 31/08/2018 at 1:56
  • Tu crois à l’astrologie ?
  • Pourquoi je n’y croirais pas ?
  • T’es de quel signe ?
  • Sagittaire.
  • Et toi ?

Elle sourit simplement.

Elles auraient pu passer à côté car il n’y avait aucune délimitation. Tout était vaste et libre. Mais elles choisirent de passer sous l’arche de pierres et de fleurs. Symboliquement, comme on franchit un état de conscience, comme on brave une frontière intérieure. Un rosier était planté à la base de chaque colonne. Du reste, il n’y avait rien si ce n’est l’herbe à perte de vue. Elles avancèrent dans un nuage s’élevant, révélant la plaine.

Le sol semblait s’arrondir par moment dans la courbe de l’horizon.
Un sein au duvet de gazon.

Mère-nature frissonnait.

Cela sentait la fauche fraîche et cette odeur domestique, cette présence humaine, dans ce qu’elle avait de meilleure, les soins qu’elle prodiguait à la terre, apportait une douceur à la liberté de l’endroit.

Les filles s’assirent dans l’humide trace de la nuit. Perçait, ici et là, le soleil. Sous l’œil de Sue, sous l’œil de Leil. Sous l’immense ciel qui jamais ne cil. Sous l’éternel, sur l’éphémère, assises en tailleur, conscientes de la Mandala qu’avaient été jusque-là, le cycle de leurs existences, face à elles-mêmes, à leurs karmas respectifs, Leil dit :

  • Tu vois cet abreuvoir ?
  • Oui
  • C’est à ce qu’il parait le seul et unique point de rencontre entre les hommes et les chevaux sauvages.

Sue se tut. Sue sourit.

  • Je ne sais pas si je suis encore capable d’y croire ?
  • A quoi ?
  • Au rêve.

 

Leil respira avec son ventre. Respira avec son thorax. Respira avec ses épaules.

  • Tu sais… Le sagittaire est le signe le plus attiré par ses rêves …
  • Oui.
  • Et donc le plus à même de les atteindre. S’il se débarrasse de ses illusions.

Sue cherchait dans le champ autour d’elle un quelconque filtre. Que dans un clignement d’yeux, elle aurait voulu faire sauter.

  • Et pourtant, il redoute le moyen d’y arriver. L’acceptation de soi. Dit Leil en posant l’index au centre de la poitrine de Sue.
  • Sa propre nature. Son tempérament fougueux.
  • Il condamne sa bestialité et tend son arc contre lui-même.

Leil pensa : En fait inconsciemment, son arc lui indique la bonne direction.

Sue pensa : La plaie. Il tourne constamment son arc contre lui-même pour s’éprouver. Vu qu’à ses yeux, la douleur est réelle. Il vérifie à travers ce qu’il connaît.

  • Il cherche à être une meilleure version de lui-même.
  • Il aime boire, fumer, baiser et parler de ses sentiments. Mais à chaque fois, qu’il le fait, il s’en veut. Sa fierté le juge. Il courra dans tous les sens et ruera dans les brancards pour éviter de se reconnaître.
  • Et pourtant comme tous les signes, il est complet.
  • Quand est-ce que le sagittaire s’accepte ?
  • Quand il s’aime ? Quand il reconnaît qu’il a quatre pattes.

Leil posa ses deux mains sur les cuisses de Sue. Et poursuivit son ascension.

  • Pour courir, pour servir son animalité.

Ses doigts essuyèrent la rosée sur les hanches de Sue. Et glissèrent sur quelques gouttes jusqu’à ses seins. « Un cœur de feu. » Elle soutint le galbe de son soutien-gorge et de sa paume sentit le battement. L’écho divin. « Pour montrer la démesure de l’amour. »

Sue releva le visage et caressa des pupilles le regard clair des yeux grands ouverts de Leil.

  • Une tête haute pour comprendre la passion et distinguer la fiction de la réalité.
  • Un arc pour viser.
  • Pour comprendre la nature de la flèche, son but mais aussi son impulsivité.

Leil se releva sur ses genoux et se pencha sur Sue. Lui enserra le dos, enfonça ses ongles.

  • Son origine, son impulsion, son rêve.
  • « Le rêve est toujours l’impulsion et en même temps, le but de la vie. Quand le sagittaire le comprend et accepte sa superbe nature hybride », Sue retira son short et écarta les cuisses, elle avait envie de s’ouvrir à la terre, « il devient son arc, il devient sa flèche, il devient l’étoile qu’il vise. Il devient son rêve.

Leil tira la culotte de Sue. La rose de Sue rencontra la rosée.

Sue murmura :

  • Il devient pour autrui ce que le rêve est à la vie, une source d’amour.

 

 

La main de Leil se jeta d’une mèche de cheveux à l’herbe comme un cœur plonge dans l’océan. Elle sinuait comme un serpent dans les brins verts entre leurs deux feux pour attiser le temps. Les dessins magiques que ses doigts inscrivaient dans la lumière, gravaient des géométries sacrées dans l’espace de leur désir.

  • J’ai peur. Se retint Sue, qui avait été plus habituée à aimer qu’à être aimée. J’ai mon  cœur qui est tout petit, qui n’y croit plus…
  • On a toujours peur des gens qui nous ressemblent. Un peu parce qu’on a peur de s’aimer soi. Répondit Leil en déboutonnant sa chemise aux motifs d’aquarelles.
  • Mais aussi parce qu’on a peur d’absorber leurs projections.

 

Leil se redressa. Dégrafa la broche dans sa nuque qui liait sa tignasse à sa robe. La robe de Leil s’effondra comme une falaise aux pieds de Sue, la distance s’étrécit et le corps nu de Leil s’ensoleilla.

Leil resta. Suave et élancée d’élégance de la tête aux cieux. Elle éclipsa le visage de Sue de ses deux lunes.

Leil s’abaissa ensuite, s’allongea sur son flanc et embrassa le pied gauche de Sue.

  • Personne ne te demande d’aimer.
  • Ni même d’y croire ?
  • Les croyances nous bloquent tellement.
  • Elles nous projettent en même temps qu’elles nous attirent.
  • Elles nous mènent toujours à leur résolution. A leur dissolution.

Leil dirigea le pied droit de Sue vers son bas ventre alors qu’elle remontait à sauts de bouche le long de son mollet.

  • En fait quand je disais, l’important, c’est de croire.
  • Croire en l’univers, en l’amour, en l’infini, en l’impossible. Oui !

Dans le creux de son genou.

  • Mais, par contre, quand tu disais que tu ne croyais plus en l’amour. Peut-être que tu ne crois plus en l’amour unique, à avoir un seul partenaire, à celui qui dure toujours, à la fidélité, à la fusion, à la passion, à la romance, l’attachement ….

Dans le creux du genou, très légèrement.

  • Parce qu’il s’est passé X ou Y dans ta vie.

A la naissance de la cuisse.

  • Peut-être parfois parce que tes valeurs avaient besoin de changer, peut-être parce que ce que tu incombais à l’autre, tu le portais en toi, sans le savoir.

Elle guida les orteils du pied droit jusqu’au confluent de ses jambes.

  • De ce que tu crois être l’amour…
  • Peut-être que tu ne sais pas ce que c’est. Alors, comment, pourrais-tu y croire ? Je ne dis pas que tu n’as pas connu une forme d’amour mais peut-être, juste pas celui que tu recherches ?

Sue soupira, soulignant de plus en plus fort de ses orteils le secret sourire de Leil.

Leil gouta le sucre sacré de Sue.

  • Il y a quelques temps, c’est ce que je ressentais aussi, je n’y croyais plus, et je mettais tout dans le même sac. Je sais que normalement, c’est le genre de choses qu’on dit après des mois de relation mais peut-être qu’on ne sortira jamais ensemble alors… Quand je t’ai vu à la plage, que tu m’as servi à boire puis à manger, une gratitude immense s’est emparée de moi. Pour la vie mais aussi pour toi.

Sue haletait.

  • A ce moment, j’ai fait un souhait intérieur. « Laisse-la être ».

Et Leil s’arrêta.

  • Et comme à chaque fois qu’on fait un souhait, la vie vous met à l’épreuve.

Sue se panait.

  • Comment je pourrais te laisser être, près de moi, avec moi ? Alors que j’ai du mal à te laisser être loin de moi, alors qu’on n’est même pas ensemble ? A ne pas t’écrire. A ne pas t’envoyer des musiques ?

Leil léchait.

  • Comment ?

Léchait et charmait.

  • Je crois que quand l’envie d’aimer se présente, elle rappelle à elle son opposé, son désir de ne plus aimer. La déchéance du précédent amour.

Sue se laissa tomber en arrière et en même temps dans le passé.

  • Il faut réussir à reconnaître en quoi on avait tort et ne pas chercher à prouver qu’on avait raison avec une nouvelle personne.

Sue plissait les yeux, en proie au souvenir.

  • Alors, bien sûr, j’ai envie de connecter avec toi. Mais je crois que le plus important, que le plus beau cadeau, que je puisse te faire, c’est de respecter ce souhait. Te laisser être.
  • En moi, un mot vibre : Libre. Répondit Sue.

Leil laissait l’âtre être et rit :

  • Je me souviens d’un autre souhait. « La passion, les fleurs, les cris, les pleurs, … j’ai vu. Maintenant, j’aimerais savoir ce que c’est que d’aimer. »

 

Elles s’offrirent et murirent dans la vérité qu’il n’y a pas de chemin pour le bonheur. Le bonheur, c’est le chemin. Sue succombait au fur et à mesure qu’elle sublimait les mots qui lui avaient toujours fait peur : « Le détachement de l’amour ».

 

Leil surveilla l’étincelle. Et dans le silence indivisible, souleva l’œil.

 

Les deux chevaux se regardaient.

C’était bien d’être des animaux. De ne pas devoir arrêter de réfléchir pour ressentir l’énergie qui animait tout l’univers. D’être juste là, dans l’herbe, de savoir qu’ils ne pouvaient se faire de mal.

Prêts à courir.

 

 

Lettre à la famille

In Uncategorized on 05/12/2017 at 5:20

 Salut Maman, Salut Marc, Margaux, Mamy, Françoise, Géraldine, Alexia, Dimitri, Raphaël, Albane, Emil et Basil,

Non, je ne suis pas mort.

Désolé que vous vous soyez inquiétés, mais je n’étais pas dans ce hangar qui a brûlé à Oakland. J’ai eu Françoise au téléphone qui m’a dit que vous avez appelé l’ambassade de Belgique et que Gé voulait faire une annonce sur Facebook. Cet incendie est une tragédie mais pour ma part, je vais bien. Je suis presque gêné de le dire dans ces circonstances, je n’ai même jamais été autant en vie.

Vous disposez tous de fragments différents alors le mieux, je pense, c’est de reprendre au début.

Tout a commencé par un choix.

Le costume bleu ou le costume à carreaux ?

J’ai toujours éprouvé de la difficulté à me décider. Je crois que c’est la notion de responsabilité qui m’effraie et puis j’ai tendance à penser qu’un choix en entraîne toujours un autre et qu’en définitive, tous les choix n’en forment qu’un seul, la personne qu’on choisit d’être. J’ai mis les boutons de manchettes dépareillés de papy, un bouton de nacre et une marguerite argentée. Après avoir répété mon entrée devant le miroir dans le costume bleu puis dans le costume à carreaux, j’ai admis que les deux me seyaient et pour la première fois, je me suis dit qu’il n’y avait peut-être pas d’erreur possible. Je me suis alors reconnu dans la glace. J’ai eu confiance en mon élégance naturelle et j’ai tranché pour le british.

Lorsque je me suis dirigé vers le tram pour me rendre à la soirée de mariage, je me suis souvenu de toutes les fois où j’ai enfilé cette cravate, les entretiens foireux, où j’ai passé ma chemise blanche sans la repasser. J’ai contemplé les coudes qui s’étaient durcis sur les coins des bars, les bords des manches qui s’étaient effilochés à force de frottements le long des zincs et avaient pris la cendre dans les cendriers. J’ai aimé cette veste abîmée, cette éponge à musique, insatiable noctambule. Je me suis souvenu des fois où je suis monté sur scène et mes jambes se sont rappelées des pas de danse. Ce soir-là, j’ai choisi de croire de nouveau en cet habit. De croire que c’était le costume de scène d’un danseur.  Et ce depuis le fil qui coule dans ses coutures, depuis l’aiguille.

 

Je suis arrivé en dansant au Yacht Club. Le dîner n’était pas encore terminé alors j’ai bu pour patienter. La soirée s’est écoulée dans des scénarios milles fois répétés. J’ai continué à boire et à danser. Elle est passée deux fois devant moi. Je me suis installé à une table haute pour l’observer et répéter ce que je lui dirais. Il existe une règle qui dit qu’il ne faut pas attendre plus de trois secondes avant d’accoster une fille sinon on n’y va jamais. Je l’ai détaillée sous tous les angles durant un quart d’heure. Des lèvres roses très claires. Un sourire franc. Des yeux bleus joyeux. Une frange brune. Des petites oreilles. Un petit nez. Des points de beauté.
Une robe verte. Plus simple, tu meurs. D’une simplicité assassine.

Je me suis avancé vers elle comme je l’avais répété devant la glace et arrivé à sa hauteur, j’ai dit :

  • Il faut toujours se méfier des femmes qui portent des robes vertes.

C’est elle qui m’a regardé avec méfiance. J’ai reconnu que c’était nul et elle a répliqué avec un petit accent Anglais. Alors je me suis mis à parler, par je ne sais quel miracle, la langue des Monty Pythons. Parlé. Parlé. Parlé. Je l’ai littéralement soulé de sciences occultes et de champagne. Quand j’ai finalement épuisé mon trac verbalement, nous avons dansé. Nous avons gesticulé toute la nuit. Les regards se sont attardés et les tissus se sont frôlés. Jusqu’à ce que la tête tournant légèrement à force de farandole, sur le ponton au-dessus du canal puant, je me mette à croire à sa robe, à la machine à coudre, à la bobine, au dé et à la main derrière tout ça.
J’ai cru en son visage, en son regard et finalement en sa bouche.

Elle m’a dit en Anglais :

  • Demain, Je m’en vais à Bordeaux pour un autre mariage et après-demain, je retourne vivre à San Francisco.

Au bout de multiples soupçons de baisers, nous nous sommes abandonnés sous un ciel qui s’est éclairé d’une constellation lorsqu’elle m’a susurré son nom. Oriane.

Dans la voiture, sur le retour avec les potes et la cousine du marié, nous avons fumé un joint et cette dernière m’a demandé si je comptais revoir Oriane.

  • Je ne sais pas. Ai-je répondu le cerveau allumé. Je l’ai juste embrassée le plus possible pour marquer mon souvenir de l’empreinte de ses lèvres.

Elle a commenté.

  • T’iras loin avec les filles.
  • San Francisco, j’espère.

Au lieu de ça, je suis parti deux jours plus tard avec Maman et tante Françoise à l’Île de Ré. Dans l’avion, j’ai envoyé un message à Oriane sur Facebook. Quelques heures plus tard, à Saint –Martin de Ré, après avoir défait nos valises, enfourché les vélos et roulé jusqu’à la plage, un grand mot pour maman, Oriane a répondu :

  • … J’ai failli te devancer à l’Île de Ré en confondant mon train pour Bordeaux avec celui de La Rochelle.

La prose délicieuse en Français impeccable du reste de son message m’a fait réaliser à quel point j’ai dû avoir l’air idiot lorsque j’ai déclaré : « Let’s talk in English, it will be easier for you ! ».

J’ai ignoré ce dernier point et j’ai rebondi sur son lapsus volontaire par un peu de lyrisme :

  • C’est dommage. Les gens qui se trompent de train sont les poètes du destin.

Ce à quoi elle a répondu un peu plus tard:

  • Que le destin retienne son souffle.

C’est ainsi que notre découverte l’un de l’autre a démarré, à tâtons, escalade de messages poétiques vers des mots de plus en plus simples, de plus en plus vrais. Des sentiments sont nés le long des marais salants. De la tendresse a émergé face à l’océan Atlantique qui se tenait entre nous et de l’envie a éclos, le soir, durant les parties de cartes avec Maman, Françoise et leur passé.

Un jour, un aveu a remplacé les sous-entendus :

  • J’aimerais que tu me rejoignes à SF.

J’ai promis de sauter dans un avion dès que j’aurais terminé le premier jet de mon roman. Trois semaines après, je l’ai appelé pour lui annoncer que j’étais prêt. Deux heures plus tard pour la prévenir que mon passeport était périmé. Les dix jours supplémentaires qu’il a fallu à la commune pour m’octroyer mon passeport se sont avérés plus que nécessaires pour accomplir une série de magouilles financières pour récolter de l’argent pour le départ et pour rembourser les dettes que j’avais contractées en écrivant depuis des mois.

Dans l’absence de visages, nous avons appris à nous connaître. Dans le décalage horaire, nous avons partagé nos rêves. Dans l’incertain, nous nous sommes faits confiance et dans l’attente, nous nous sommes désirés. Dans les derniers jours, l’impatience s’est matérialisée dans un embryon d’amour, un diamant que j’ai trouvé par terre. Un Cubic-Zyrconia, rectification faite après expertise chez un gemmologue. J’ai fourré la fausse pierre précieuse dans ma poche. J’ai acheté des pastels gras. J’ai pris ma vieille valise bleue, deux trains, deux avions, et j’ai amené la pluie.

Pour la première fois, depuis des mois, il a plu des millions de litres sur la Californie. Au bout de trois jours d’averse, elle m’a surnommé Anamunchura, le pisse-Dieu. Ces jours ont revêtu dans ma mémoire les motifs d’un legging à fleurs qu’Oriane a porté lorsqu’elle m’a emmené visiter son studio d’artiste. Sur le chemin, elle a arrosé ses jambes en traversant des flaques et a ri la bouche au ciel, le visage à la pluie, l’âme libre jusqu’à son atelier où je me suis retrouvé nu pour soi-disant sécher mes habits.

Avant mon arrivée, nous avons étiré des ondes longues de 9 000 kilomètres entre nous comme des liens magiques. Ce réseau de connexions s’est déployé à présent en d’innombrables câbles striant le ciel de San Francisco et celui d’Oakland sous lesquels nous partageons notre temps. Un mois est passé. Un mois à suivre ces fils comme des intuitions, à emprunter des nouvelles routes, à réapprendre une langue, à comprendre une culture et une personne dans son contexte. A vélo, en long board, en tramway, en métro…  En voiture vers le Sud, Big Sur, un chemin vers l’immense. Au bord de l’Océan, nous avons fait l’amour sur les rochers. Nous avons monté notre tente sous les Redwood, un soir, à côté d’un circuit de Formule 1, le lendemain et le long d’une rivière, le dernier. Nous avons gravé nos initiales sur un banc et sommes rentrés à Oakland.

 

Un mois s’est écoulé dans la maison aux trois pianos sous la forme d’une collocation à cinq. Des discussions sur l’assassinat de Kennedy et des théories sur les ovnis ont noué nos contacts avec le propriétaire. Comme tous les personnages qui nous ont été donnés de rencontrer, Paul, le violoniste de l’Orchestre symphonique de San Francisco, a réverbéré dans ses questionnements intérieurs, une partie des nôtres. En nous confiant ses problèmes de paternité, il nous a dévoilé son enfance.  En jouant tous les matins, les Nocturnes de Chopin, il a partagé timidement avec nous sa solitude et son incapacité à communiquer avec sa famille. Il a 68 ans, il vit avec des jeunes qui pourraient être ses enfants mais qui ne le sont pas.

Ce mois a trouvé son apogée dans un dîner « post-apocalypse », un 9 novembre où amis et famille réunies à table, se sont tenu les mains pour prier. Paul a servi un gâteau au chocolat et à l’orange, « le menu jusqu’à janvier », comme il l’a suggéré avec une touche d’amertume.

La collocation s’était réunie la veille et avait voté qu’une personne de plus, en l’occurrence moi, troublerait l’équilibre et l’harmonie de la maison. Cette exclusion a été une bénédiction.  Je les en remercie encore. Le soir, après le dessert présidentiel, Oriane et moi avons fait une partie de tarot pour savoir si je devais rester ou prendre mon avion le lendemain pour Bruxelles. Je n’oublierai jamais ce moment.

Dans la lecture du Tarot, chaque lame correspond à une position du questionneur. Son passé, son présent, son futur, ses aspirations, sa relation aux autres… Si tous les arcanes m’ont marqué par leur capacité à suggérer des pistes de réflexion et par leur aptitude à dessiner une pensée ou à décrire un état, une carte en particulier a changé le cours de notre histoire.

La carte des quatre coupes. Le choix.

Cette carte représente un jeune homme assis en tailleur au pied d’un arbre. Le garçon hésite face à trois coupes. Trois possibilités, trois chemins, trois options que je soupesais depuis des nuits. Donner des cours de Français, espérer que ça paye le loyer, galérer mais rester. Rentrer en Belgique, toucher le chômage, et tout faire pour revenir le plus vite possible. La troisième option dont je vous épargne les détails mêlait un van, des crêpes et des performances en tout genre.
A la droite du garçon, un bras sort d’un nuage et tend la quatrième coupe.
Je venais d’écrire le premier jet d’un livre sur le chemin qu’on emprunte pour devenir soi et la difficulté qu’il y a à croire en soi (chemin et livre dont je commence seulement à comprendre le sens). Nous avons appelé cette quatrième coupe, la foi – faith, et l’alignement des cartes nous a décidé à rester ensemble et à avoir foi l’un en l’autre. Nous nous sommes endormis plein d’espoirs et d’images subliminales du Tarot de Marseille.

 

Comme vous le savez peut-être, nous avons repris un cottage à l’arrière d’une maison dans le quartier nord d’Oakland. Nous avons commencé à rénover cet abri que le quartier appelle communément « The studio » pour les nombreux musiciens qui y ont joué et vécu. Un trompettiste est venu réparer le toit et nous a expliqué l’histoire des Weathermen, un groupe d’activistes qui y a vécu dans les années 70. Nous avons arraché les plastiques qui servaient plus récemment à isoler les odeurs d’un trafic de marijuana et découvert un piano sous l’un d’eux parmi les vieux cartons, plein des affaires et secrets de famille d’une dame dont le prénom est Faith.

 

Faith nous a donné un endroit où vivre. Un trou à ratons-laveurs d’une soixantaine de mètres carrés. Nous avons d’ailleurs fait la connaissance de l’un d’eux, gros comme un bulldog, qui est descendu un soir de l’escalier arrière, plus exactement de la chambre d’un Allemand encore plus volubile que moi. Allez savoir ce qu’il s’est passé entre eux. L’Allemand, que nous surnommons #nofilter est un des 6 habitants de la maison de Faith. Il y a un japonais qui pondère l’Allemand et n’a jamais aligné plus qu’un « Hey ». Je ne sais rien d’autre de ce courant d’air. Un Français, ingénieur et catholique pratiquant, le gendre parfait. Une Colombienne, également ingénieure dont le petit-ami nous a parlé du recompte des voix dans son état, le Wisconsin. Danish, un pakistanais du Massachusetts, vient de décider de planter son master à Berkeley, pour  avoir un bébé avec son petit-ami avocat à Boston.

Nous n’avons pas encore trouvé de surnoms pour chacun des habitants mais nous appelons Faith « l’arbre » quand nous parlons d’elle en Français. Faith a 68 ans, elle vit avec des jeunes qui pourraient être ses enfants mais qui ne le sont pas. Bien sûr, c’est le prix du loyer exorbitant qui justifie la vie en communauté dans la Bay Area. Et quels enfants voudraient vivre avec leurs parents ? Cependant, la fille de l’arbre, la fleur, passe tous les jours faire ses lessives. Le fils, le bourgeon, est récemment revenu de L.A. pour lui demander de l’aider à quitter son business de marijuana dont l’expansion le dépasse. L’opulence, la culpabilité et un désir de rédemption se chamaillent dans ce gros corps à l’esprit enfumé. Même, la branche, l’ex-mari, est repassé soit disant récupérer des outils mais au lieu de ça, il a mis un verrou sur la porte de l’atelier.

 

L’arbre nous a donné un boulot. Faith travaille comme grantwriter. Elle rédige des bourses pour des organisations à buts non lucratifs. J’ai donc contribué à motiver des demandes de fonds pour la réinsertion de prisonniers. Je me vois encore à la conférence, au moment où l’oratrice a proposé un tour de table des présentations. Les Américains en général, et encore plus les afro-américains majoritairement présents ce jour-là, ont un super pouvoir. Celui de prononcer une phrase entière en une syllabe. Le tour de table des quarante participants, dans son rythme effréné m’a fait l’effet d’un rap. La rapidité, l’enthousiasme et la confiance des américains sont des traits que j’espère assimiler sur ce continent. Nous avons bossé sur une autre bourse pour l’assistance aux malades du sida et une troisième pour impliquer des jeunes sans-abris dans des projets artistiques. Le job consiste principalement à rédiger de la paperasse bureaucratique et en amont à interroger les responsables de projets, ces personnages bienveillants et hauts en couleur.

 

Par moments, j’entrevois, un sens, une synchronisation entre toutes ces choses ainsi qu’un drôle de parallélisme à ce que mon livre, que je n’arrive pas à terminer, s’appelle « le cœur et les couilles » et le fait de travailler sur des bourses, destinées à des œuvres caritatives, qui plus est. Se consacrer aux causes des enfants à la rue, des abonnés aux problèmes d’addiction et aux délits, procure un sentiment d’utilité. Par moments, un point commun ressort entre toutes ces personnes que nous avons rencontrées : Paul, Faith, leurs enfants, les colocataires et les différents membres de ces associations. Toutes ces personnes qui veulent tellement aider les autres, ont du mal à s’aider elles-mêmes.

 

De ces sources de douleur qui procurent du bien-être quand on en extrait la sève, a jailli l’ultime mise en abîme à notre vie de couple : l’art-thérapie. Oriane, étudiante en art et moi, spécialiste en n’importe quoi, nous sommes vus proposer d’assister des gens avec des problèmes de drogues et de les aider à s’exprimer, à guérir à travers l’art. Nous avons tous les deux failli pleurer quand une des participantes aux yeux fourbes et à l’intonation de Samuel L. Jackson a convaincu une autre participante qui ressemble à Ursula dans la petite sirène de se faire confiance, d’avoir du courage et de la patience envers elle-même. Le soir, j’ai dit à Oriane, je crois que nous faisons partie de quelque chose de plus grand, après avoir extrapolé, j’ai rajouté : « Si ça se trouve la terre est le cœur de l’Univers. » Elle m’a répondu : « Ou juste une cellule. » Je l’aime de la démesure avec laquelle, elle a agrandi mon cosmos.

Et j’ai envie d’agrandir le sien. D’un enfant, peut-être. Puis je pense à tous ces enfants et ces parents abandonnés autour de nous qui nous prennent pour leurs enfants ou pour leurs parents adoptifs. Je sais qu’il y a encore du chemin avant que l’on devienne de vrais parents et avant qu’on applique les conseils qu’on donne aux autres.  Je la regarde en face de moi, au moment où j’écris. Il y a un café en face de celui où l’on travaille qui s’appelle « Muse ». Elle sourit puis s’exclame avec tristesse face à son ordinateur :

  • C’est affreux. Il y a un étudiant de mon école qui a perdu sa petite amie dans l’incendie du hangar à artistes.

Nous nous prenons la main avec tendresse et nos yeux crient en silence notre chance d’être là l’un pour l’autre.

Je sais que c’est trivial mais c’est la seule conclusion à laquelle je sois arrivé depuis le début de ce voyage. Nous avons de la chance d’exister, de nous chercher, de nous trouver et de pouvoir nous aider les uns les autres. Nous donnons généralement les conseils que nous voudrions recevoir. Alors voilà, aimez-vous comme vous aimez les autres. Tout est en vous. Dieu, l’amour de votre vie, la réussite, la liberté, le monde, la paix, la compréhension, le courage, l’enfant et le parent, … Peu importe, ce sont toutes des cellules d’une même famille.

Je vous aime.

Thomas

Web Soumission

In Uncategorized on 05/12/2017 at 11:19

Web summit, kiosk Mercedez, file pour les cafés, 15h

  • Otoco?

Elle attend un café et une réponse. Blonde, Impatiente, 1m65, poitrine moyenne. Elle se tourne vers le comptoir. Elle attrape deux gobelets en carton en tend un au jeune homme.

  • So What’s Otoco?
  • Bonne question ! répond Thom, les yeux verts perdus dans le présent.

Le menton de la blonde se lève entraîné par l’appréhension de ses sourcils.

  • J’aimerais dire que c’est un mouvement. Dit-il rêveur.

Agacée, elle sort son smartphone et scanne le QR code du badge jaune qui pend à son cou. Elle accueille le résultat sur l’écran avec un mince sourire puis se tourne vers sa collègue.

  • Il n’existe pas.

Brune, un peu plus grande, un peu plus de seins.

  • Nothing digital ?! Seriously? Let’s go !

Les filles s’en vont. Thom est tenté de se scanner lui-même. Voir si son titre de « mover » apparaît bien dans sa bio.

Le prochain talk va bientôt commencer. Il marche entre les stands. De longues banderoles descendent du plafond. Les 20 start-up qui font bouger la médecine. Les 20 start-up qui font bouger le voyage. Les 20 start-up qui font bouger la vidéo … Thom longe une plateforme aménagée, avec des sièges face à deux fauteuils à côté d’un écran plat. Un type Pitch son idée. Des humains en baskets grouillent. Ils avancent le visage éclairé. La main en avant, ils brandissent leur téléphone à travers la foule comme un bouclier. Thom suit cette intuition électronique comme un gros poisson qui nage au fond de l’océan avec une antenne lumineuse en guise d’appât.

Universal Basic Income

Un vieux, une jeune. Deux pupitres. 10 minutes chacun pour s’affronter sur le sujet.

La gonzesse, tétons discernables sous le coton gris, raconte en quoi ce serait génial qu’on ait tous un revenu minimum. Les téléphones se dressent petits à petits et filment. Le type, veste en tweed, démontre avec des calculs pourquoi ce n’est pas envisageable, combien ça coûterait à l’état et au contribuable :

  • Le double en taxes ! Plus d’accès au système santé, plus d’accès au système éducationnel… En gros, si vous receviez 1000 euros au Portugal, vous seriez immédiatement endettés de 3000 euros.

Il cite le discours de la Suède :

  • Ce ne sera pas profitable aux sans-emplois. On le sait, c’est eux qui en payeront le prix. By the way, juste pour exemple, le salaire universel de base de l’Inde serait de 7 euros par mois, l’Alaska, 92 euros par an.

Les téléphones s’abaissent.

L’organisatrice l’interrompt. Elle est pimpante, le buste droit, les seins rebondis comme deux amplificateurs pour sa voix. Elle affirme :

  • C’était passionnant ! Amazing !

Et infantilise le public :

  • On a vraiment beaucoup appris.

Elle prend une moue interrogative comme si elle avait une décision importante à prendre.

  • Il est temps maintenant.

Comme si elle faisait monter de la mousse de lait, elle gonfle ses seins de toute son humanité, de toute son intégrité mais aussi du devoir que lui incombe sa position et s’adresse au public.

  • Nous allons procéder au vote à main levée.

Nouvelle respiration solennelle.

  • Je vais vous demander de lever la main. Qui, après ce débat, est contre ?

Personne n’est contre.

  • Qui est pour ?

Tout le monde est pour.

On peut retourner dessiner avec des voitures télécommandées. Le salaire universel hypothétique de base du Portugal = le billet d’entrée au Web Summit, faut bien s’amuser un peu. Tel un poisson-pêcheur dans l’abysse, Thom rallume son antenne.

Au menu :

« Change the way we code. Where we’re going, we won’t need roads: Flying cars are coming. Adapt or die: Winning in wealth management. AI & the future of Work: A conversation with Slack. Drones and dirt, …  »

Thom demande de l’aide à un volontaire pour trouver la conférence qui l’intéresse. Celui-ci lui emprunte son smartphone et lui indique comment utiliser le gps de l’application.

AI & the future of work

Il n’y a plus de chaises disponibles. Thom finit par s’asseoir à même le sol entre les deux rangées. Une demoiselle s’approche.

  • The King’s row ! S’exclame-t-elle en s’asseyant à côté de lui.

Ses cheveux noirs bouclés dégringolent jusqu’à sa taille et cachent ses seins.

  • Comédienne ? demande-t-il naïvement.
  • Avant. Maintenant. Investisseuse. Londres. Répond-t-elle laconiquement.

Elle scanne le badge de Thom avec son smartphone et se met à tapoter sur le petit écran. Il ressent une légère vibration dans sa poche et lit une notification.

  • Salut. C’est Elise du Web-Summit.

Circonspect, Thom écrit à son tour.

  • Salut.

Tous deux, à moins d’un mètre de distance, poursuivent leur discussion avec leurs pouces, courbés comme deux singes qui éplucheraient ensemble des cacahuètes.
Elle écrit :

  • Waw ! Je suis sur ton site. C’est vraiment beau.
  • Merci.

Elle swipe. Thom reçoit une demande d’ami sur Facebook. Il accepte. Elle fait défiler des images du profil Facebook de Thom. Elle like. Il reçoit une notification comme quoi elle le suit sur Instagram. Elle swipe quelques photos et commente.

  • Pas de Tumblr ?
  • Non.

Elle revient au site.

  • J’aime beaucoup mais qu’est-ce que tu fais ici ?

Thom la regarde. Elle ne le regarde pas. Elle est accroupie, le visage phosphorescent captivé par son smartphone. Il ne sait plus s’il doit répondre par écrit ou utiliser sa bouche.

Center Stage

Zigzags à travers les contrôles jusqu’au stade et ses 15 000 places. Des citernes lumineuses roses et bleues flottent suspendues à des poutrelles d’acier telles des nuages cubiques à l’orée du plafond.

Sur un écran de 25 mètres, un homme, cheveux courts, succès gravé sur les pommettes parle de sa dépression chronique, du bonheur de tomber amoureux et demande au public :

  • De quoi avez-vous peur ? Qu’avez-vous peur de perdre ?
    L’intelligence artificielle est un risque à prendre ! Nous devons-nous adapter à l’AI. Pas l’inverse ! Regardez un enfant jouer avec un ordi ! Evolution !

Un tonnerre d’applaudissement parcourt l’assistance.

Un type en t-shirt annonce le CEO d’INTEL.

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Nouveau coup de foudre. Le stade retentit.

Cinquantaine ou peut-être plus, il harangue le public, comme une équipe de sport un peu molle, un corps difforme qu’il briefe à son tour sur l’AI :

  • Better decision making !

Quelques exemples, puis :

  • Intel True VR. Be the Player!

Le CEO traverse la scène.

  • John!

Un type avec un casque à réalité virtuelle sur les yeux.

  • Yes!
  • Qu’est-ce que nous voyons?
  • Une simulation digitale de ce que mon joueur de basket favori voit en temps réel !
  • Est-ce que vous êtes en train de me dire que: You can be the player!
  • Absolutely !
  • Ça va changer le monde du sport !!

Panier à 3 points. L’équipe d’Oregon revient au score.

L’écran affiche : “The future is immersive media !”

Thom et ses milliers de congénères prennent une photo.

Le CEO fait entrer une voiture avec une caméra sur le toit. Thom prend une autre photo et observant son voisin, se dépêche de la poster.

  • Bientôt, vous verrez cette voiture partout sur la planète !

L’écran affiche : “Automated to autnomy.”

Le CEO enchaîne les sujets dans un orage orgiaque.

  • La reconnaissance faciale combat l’abus d’enfants!

Pluie d’applaudissements.

  • Les drones distribuent des gilets de sauvetage en mer.

John met la bande-son du film Les dents de la mer.

Torrents de frissons.

Après avoir sauvé le public de la noyade, le CEO remercie l’assemblée et se tourne vers l’écran tel un prêtre vers l’autel qui s’apprête à délivrer l’Ostie.

Un couple à cheval voit passer un train. Il crache par terre. Dans le train, une femme lit un article sur les avions. Son voisin fait non de la tête. Dans l’avion, un homme mange un plat réchauffé au four à micro-ondes. Sa collègue lève les épaules et ainsi de suite jusqu’à un médecin qui affirme à son patient avec l’application Intel qu’il pourrait soigner un cancer avant même qu’il l’attrape.

La techno-béatitude gronde de joie et la foule quitte le stade comme une colonie de fourmis. Applaudissant au pas, hypnotisés par les mots sur l’écran : « Nous ne voyons pas le futur, nous le construisons. »

Légèrement ivre de participer à l’avenir, marchant dans sa direction, Thom se dirige vers le Sunset Summit pour la rasade collective. Mais Thom n’a plus de batterie. Il s’arrête au stand BNP-Paribas pour recharger son smartphone. Une hôtesse s’approche de lui et lui tend un bic avec une graine dans le capuchon. Elle scanne son badge.

  • Vous venez juste de planter un arbre.